ACTE II, SCENE X
BONNARD
Pour un homme de votre âge, voilà des paroles pleines de sagesse... mais, pour me comprendre, il faudrait savoir ce que le nom de Saint-Méry éveille de tristes souvenirs ; car jadis , parmi les amis du vieux comte, amis de plaisirs , bien entendu , il en fut un nommé Senneville.
MARGUERITE
Mon père ?
Albert, troublé.
Senneville ?
BONNARD
Senneville que de dangereuses amitiés ont perdu, Monsieur î... Sa fille pourrait-elle m'apprendre au juste le sort de son père?
MARGUERITE
J'étais enfant, Monsieur, quand mon père me fut subitement enlevé par un accident, m'a-t-on dit.
EONNARD.
Oui , par un duel !... avec quelque compagnon de ses folies , sans doute.
ALBERT
Les années ont passé sur ce triste événement ; pourquoi donc en rappeler les détails devant sa tille ?
BONNARD
C'est que sa fille devait, à la mort de son père, hériter d'une fortune considérable.
MARGUERITE
Jamais !... Ma mère mourut sans ressources, et la charité seule a pris soin de mon enfance.
BONNARD
Qui donc a ravi la fortune de Senneville ? albert, très-ému. Était-il riche, en effet ?
BONNARD
J'en ai la certitude!... Celui qui a tué Senneville, je ne le connais pas encore, mais je le connaîtrai.
albert, à part.
Ah!
bonnard, étonné.
Vous semblez interdit, Monsieur !
albert, essayant de cacher son trouble.
De;vos étranges questions... de cette étonnante curiosité qui vous fait fouiller dans un passé que le temps a dû effacer.
BONNARD
Et pourquoi , Monsieur, le temps effacerait-il un crime dont la
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victime n'est pas vengée?... Pourquoi les richesses de Senneville ne reviendraient-elles pas à son enfant?... Pourquoi la honte et le malheur ne s'attacheraient-ils pas enfin au coupable qui a joui si longtemps de l'impunité ?... Est-ce parce que son nom serait noble, honoré, brillant?... raison de plus pour lui arracher un masque d'honneur qu'il n'aurait pas le droit de porter.
ALBERT
Monsieur!...
MARGUERITE , à part.
Comme Albert est ému !
albert , reprenant un peu de calme.
Mais , pour jeter le trouble dans une famille et le scandale au monde, il ne faudrait pas , Monsieur, écouter de vains bruits ou une aveugle haine... il faudrait même qu'un intérêt bien puissant...
Ah ! l'intérêt le plus cher, le plus sacré me conduit, Monsieur!... et pourtant, j'ai voulu voir, examiner, interroger!... J'ai voulu savoir tout ce qui regardait le malheureux Senneville et son enfant !... et j'en ai le droit, Monsieur, car Senneville, c'était mon frère !... et cette femme, c'est ma nièce!
ALBERT
Qu'entends-je ?
MARGUERITE
Est-ce possible?
bonnard , prenant Marguerite dans ses bras.
Mon frère est mort , Monsieur, et ma nièce est en pleurs!... Demander compte de la mort de Senneville et du bonheur de son enfant, voilà toute ma vie !... voilà pourquoi je suis venu !... pourquoi j'interroge! pourquoi je reste! Cela vous suffit-il,
Monsieur?
Albert, très-troublé.
A moi comme à tous!... et cependant, avant d'initier le public à de terribles secrets , voudrez-vous me tout confier ?... me parler à moi ?... m'entendre?
BONNARD
Sans doute !
marguerite, avec dignité.
Je ne sais pas ce que je dois craindre, mais je dois attester ici que le comte de Saint-Méry m'a offert sa main, à moi pauvre fille orpheline ! que j'ai promis à Dieu et à lui de le laisser à jamais disposer de mon sort!... que, bonheur ou malheur, j'accepte la destinée qu'il voudra me faire, et que je n'aurai point d'autre volonté que la sienne !