ACTE II, SCENE X. 20a
marguerite, reculant.
Monsieur !
L'indiscrétion de semblables questions...
BONNARD
Je viens ici uniquement pour savoir ; il est donc juste que j'interroge quand je ne peux pas deviner... {Regardant attentivement Marguerite.) Avec quel plaisir je la regarde ! {A Albert.) C'est qu'elle est ma foi bien jolie, n'est-ce pas ?
ALBERT
Ah ! sans doute !
bonnard, allant à Albert.
Voyez donc son embarras !... quelle charmante femme !... et quel douimage qu'elle ne soit pas heureuse !
albert, vivement.
Âh ! vous avez raison, Monsieur, personne mieux qu'elle ne mérite de l'être.
BONNARD
J'avais vu cela sur son aimable physionomie... Je parie qu'elle a toutes les vertus.
albert , vivement.
Et vous ne vous trompez pas.
bonnard , lui prenant la main.
Merci, Monsieur, pour ces bonnes paroles, et pour l'intérêt que vous montrez a cette jeune femme; cela vous a gagné ma confiance. ( A demi-voix.) Tenez, entre nous, n'est-ce pas un malheur qu'on l'ait mariée à ce comte ?
albert , soupirant.
Ah !
bonnard , à part.
Je gagerais que celui-là n'est pas un grand seigneur, ça se voit tout de suite.
albert, à lui-même.
Ah ! c'est ce M. Bonnard qui a pris Beau séjour pour moi.
BONNARD
Pourquoi diable avoir été choisir le mari de cette jeune femme parmi les descendants de ces grands d'autrefois, si frivoles et si dangereux ?... c'était risquer son bonheur... mais me voici pour la protéger, et même pour l'arracher, s'il le faut, au sort malheureux qui la menace.
MARGUERITE
Ciel!
206 MARGUERITE
ALBERT
Et de quel droit, Monsieur, osez-vous ainsi vous ériger en censeur de la conduite des autres ?
BONNARD
Monsieur, quand on a honorablement acquis par son travail une fortune qu'on emploie utilement, on a le droit de blâmer les folies des gens oisifs et inutiles ; quand on est honnête homme, on a aussi le droit de démasquer les actions qui ne sont pas honnêtes ; mais j'ai de plus que tout cela, Monsieur, un droit incontestable... c'est que le seul intérêt qui reste à ma vie est placé aux mains d'un de ces hommes qui ont appris de leurs pères à tout sacrifier à leurs plaisirs et à leurs passions, et je tremble, Monsieur, que les vices de ses aïeux n'aient été transmis, avec leur héritage, au jeune comte de Saint-Méry.
MARGUERITE
Oh!
C'en est trop !../et..
BONNARD
Ne vous emportez pas, Monsieur .
albert, reprenant avec calme.
Non!... c'est avec calme que j'oserai vous dire qu'il sied mal à un homme raisonnable d'attaquer ainsi en général les riches et les puissants d'autrefois. Avant de condamner sans pitié les torts du passé, regardez bien si le présent en est tout à fait exempt ! Mon Dieu, parce que les fortunes datent d'hier, sont-elles toujours bien acquises?... parce qu'on ne paie pas magnifiquement ses folies, en est-on plus sage? Parce que l'on condamne les duellistes, au lieu de se battre, en est-on plus noble?... Si les manières sont plus grossières, couvrent-elles une plus rigide vertu ? et le luxe, les broderies et les parfums ne valent-ils pas bien l'odeur de l'écurie et celle du cigare ?
bonnard, souriant.
C'est possible !
ALBERT
Laissez la passion accuser les grands d'autrefois ; la raison, Monsieur, voit clairement que les plus petits les imitent bien vite dès qu'ils sont à leur place... Qu'un de vos jeunes républicains ait un peu d'argent, il achète des meubles Louis XV, et singe des airs de Richelieu! n'accusez donc des travers qui vous froissent que la faiblesse commune à tous... et s'il est des hommes comme vous , Monsieur, qui gardent dans l'opulence toutes les idées généreuses, nous les en estimons d'autant plus que c'est réellement une vertu bien peu commune.