LETTRE A UN AMI
que , peut-être comme une protestation contre les drames modernes qui ont souvent choqué ses nobles susceptibilités. On la voit aussi venir chercher ce charmant théâtre du Gymnase, où rien ne blesse jamais ses habitudes, où l'on joue avec un ensemble parfait, et où je viens de porter avec bonheur ce nouvel ouvrage. Mais si le public m'a bien accueillie dans ce théâtre comme il l'avait fait au Théâtre-Français, c'est que mes petites comédies, prises dans la vie réelle, et dans les nuances des sentiments et des pensées, ont surtout besoin d'interprètes dont le talent représente avec naturel et vérité les habitudes et les manières de la bonne compagnie; c'est que le cadre étroit d'une petite salle les sert, au lieu de leur nuire. Mais il n'en peut être ainsi pour les grands ouvrages historiques, pour les larges proportions d'une comédie en cinq actes et en vers, enfin pour ces compositions de haute importance, avec lesquelles un homme arrive à la réputation et à la gloire; et ces ouvrages-là n'ont, malgré les vingt théâtres de Paris, aucun moyen convenable de se présenter au public. Ne vous étonnez donc pas s'il en arrive si peu jusqu'à vous.
Cette situation est déplorable pour l'art dramatique, art si puissant et si beau ! car il est l'organe des nobles pensées et des profonds sentiments; et il en communique l'impression avec une force qu'aucun autre art ne peut atteindre.
Quant à moi, qui n'avais cherché dans les ouvrages que j'ai fait jouer que de douces heures de distractions, j'ai trouvé dans mon travail plus que je ne lui avais demandé.
Vous le savez ; quand je commençai à essayer d'écrire, c'était dans de bien tristes jours! la mort [avait enlevé mes parents les plus proches; l'exil avait éloigné mes amis les plus chers; les autres avaient vu les chemins de la fortune et de la puissance s'ouvrir devant leurs pas, et ceuxlà n'étaient pas les moins perdus pour l'amitié. Le travail alors arrachait mon esprit à de tristes idées : maintenant, par reconnaissance peut-être, je l'aime pour lui-même ; comme un ami qui peut rester toujours ; comme un plaisir qui ne fuit pas; comme un lien qui nous unit à ceux qui nous lisent et nous écoutent ; comme un rapport intime qui excite leur sympathie , fait naître leur intérêt, réveille parfois celui des amis oublieux, et va porter au loin notre nom à ceux que , malgré le temps et la distance, on regrette et l'on aime toujours?
Virginie Ancelot.
CLEMENCE
ou