LETTRE A UN AMI
de voir son ouvrage sacrifié au désir que ce directeur a de se faire des amis ou des protecteurs , ou au caprice d'un acteur mécontent. Le directeur n'a qu'un intérêt , son théâtre ; et les acteurs , qui dépendent de lui seul , sont forcés de lui obéir. Aussi , ces théâtres se soutiennent-ils sans subvention, avec des frais de décorations, costumes et appointements d'acteurs , qui , à proportion , dépassent de beaucoup ceux du Théâtre- Français ; et cela dans des salles où il lient bien moins de monde , et où le prix des places est à peine la moitié de celui du grand théâtre.
Nul doute que , s'il eût été possible de se faire une réputation avec des ouvrages importants , et qu'on eût trouvé autant de facilité pour en tirer parti, que l'on en trouve pour faire jouer de petites comédies , notre époque eût produit un plus grand nombre d'ouvrages de haute littérature dramatique : car nulle autre époque ne fut plus favorable pour les théâtres , et le nombre des personnes qui vont chaque soir dans les salles de spectacle ne s'est jamais élevé aussi haut.
C'est quelque chose de prodigieux , et qui donne bien l'idée d'une ville immense , que la somme d'argent qui se dépense tous les jours à Paris pour les théâtres, depuis la loge de l'Opéra ou des Bouffes, qui se paie quatre-vingts francs pour la soirée , jusqu'à la place qui se paie trois sous dans un petit spectacle du boulevard. Il y a du monde partout, et du monde payant et écoutant : seulement la place où l'on paie le moins est presque toujours celle où l'on écoule le mieux.
Ce goût, de même que celui des clubs, vient sans doute du peu d'agrément qu'offrent les salons. Excepté quelques petites réunions intimes et quelques grands bals, la société comme amusement n'existe pas, puisqu'elle n'a pas de centre commun , que* l'on reste étrangers les uns aux autres dans les salons nombreux, et que la vanité et l'intérêt qui conduisent dans les hôtels des gens en place isolent toutes les personnes qui s'y rencontrent. Aussi, qu'une femme soit jolie et spirituelle, qu'importe? on ne lui parle même pas. Qu'un homme soit distingué par son intelligence et son savoir; qui s'en embarrasse ? Il a tout juste la valeur de son emploi et de son crédit, et l'on s'occupe de lui à proportion de ce qu'on peut en attendre. Ceux qui n'ont ni emploi ni crédit , et qui ne les poursuivent pas, s'en retournent en se demandant ce qu'ils sont venus faire : ils rentrent chez eux mécontents et ennuyés , non seulement pour ce qu'ils ont vu et entendu, mais encore pour ce que les autres n'ont pas voulu voir et entendre ! Et le lendemain ils vont se distraire au spectacle! là du moins, si l'on ne joue pas soi-même un rôle, on n'a pas le chagrin d'être trompé sur l'effet qu'on croyait y produire.
Malheureusement on s'isole et l'on se disperse aussi dans le choix de ses spectacles, et la société perd encore là sa puissance! elle ne fait pas assez les succès , et elle les suit trop ! Elle n'impose pas assez son goût et s'arrange trop aisément d'idées qui ne sont pas les siennes. Si la haute sociéié , riche, oisive et brillante, gardait l'initiative pour les succès des lettres et des arîs , elle leur imposerait son goût plus pur et plus sévère, et exercerait ainsi sans rivalité une belle et digne puissance , comme on vit jadis la Grèce soumise garder et imposer à la force qui la dominait ses idées élevées , ses mœurs délicates et ses grâces élégantes.
Il est vrai que la société se porte habituellement aux théâtres de musi-