ACTE I, SCENE IV
mère, la crainte [de vous perdre acheva de troubler sa raison, que Tâge et le chagrin avait affaiblie.
CLÉMENCE
Je devine à présent!... Tous ces voyages, ce changement de nom, cette retraite au fond de la Bretagne, étaient pour me soustraire à mon père ?...
MADAME DURAND
Et lui, pendant ce tenips, trompé par le projet qu'elle avait annoncé d'un voyage en Italie, attendait impatiemment l'époque marquée pour votre retour près de lui. Cette époque est arrivée ; il vous attend, et il faudra bien qu'il finisse par savoir le malheureux événement que nous devons reprocher peut-être à notre imprévoyance.
CLÉMENCE
Ah ! ne vous reprochez rien à vous, ma bonne amie ! Si l'on doit accuser quelqu'un ce n'est que moi ; et pourtant on ne sait pas assez combien le cœur d'une jeune fille a besoin de sentir une affection qui la protège. L'inquiétude et l'agitation de ma grand'mère m'effrayaient. L'oubli apparent de mon père ne me laissait aucune espérance d'avenir, car votre embarras à mes questions sur lui me faisait croire à un entier abandon... et le complet isolement a livré toute mon âme à celui qui seul m'a aimée.
(Elle prend la main d'Hermann tendrement.) hermann , tendrement.
Est-ce un regret, Clémence ?
CLÉMENCE
Une action de grâce, Hermann ! car celui qui m'a aimée est le meilleur des hommes ; et son heureuse compagne peut aller sans rougir implorer le pardon de son père.
HERMANN
S'il t'aime réellement, il pardonnera.
madame durand, tirant une lettre.
Cette lettre qu'il vous adressait...
CLÉMENCE
Une lettre de mon père... Ah ! donnez vite, elle m'apprendra sans doute encore à le connaître. Ecoutez.
« Ma Clémence, ma fille bien aimée, tu vas m' être rendue : mes « droits cédés trop longtemps pour mon cœur, vont te ramener « dans mes bras. Que ce jour tant désiré soit béni !
« Tu ne sauras jamais, ma chère fille, toute l'étendue de mon « sacrifice en me séparant de toi , l'enfant de Maria, que j'ai tant « aimée et tant pleurée! Mais ce que tu dois savoir, c'est que ton « souvenir ne me quittait pas et présidait à toutes les actions de ma « vie. Ce que tu dois savoir encore, mon enfant, c'est ma position...
248 CLEMENCE
« elle a dépassé mes espérances. Je ne cherchais que la réputation « d'un honnête homme, le monde m'accorde celle d'un homme de « talent. Si je n'ai pas atteint la fortune, c'est qu'il faut souvent ici « la payer d'un prix que je n'y mettrai jamais. Malgré cela, l'estime « dont je jouis me permettra de choisir le mari de ma fille parmi « les hommes les plus honorables, et tout me fait espérer pour toi « une heureuse destinée.
« Viens donc, ma Clémence, embrasser le père qui t'attend avec « impatience.
« Louis Rambert. »
Que je suis heureuse !... Quelle bonne lettre !... Mon père bénira notre mariage ! il trouvera dans Hermann un fils digne de ses vertus. Mais il ne faut pas perdre un instant. (A madame Durand. ) Vous allez me conduire près de lui, je lui avouerai tout... et ses conseils nous aideront à fléchir aussi ton père, Hermann.
MADAME DURAND
Ah ! ce sera plus difiicile peut-être : M. le baron de Châteauneuf est très-riche... très-noble... et, dit-on, très-fier... M. Rambert doit tout à son talent; il a, vous le voyez, plus de vertu que d'argent, et je crains...
HERMANN
Puisque Clémence est ma femme, il faudra bien que mon père donne à un mariage qui est fait le consentement qu'il eût refusé à un mariage à faire.
MADAME DURAND
Dieu le veuille !
CLÉMENCE
Il ignore encore qui je suis , quelle est la femme choisie par son fils : qu'il ne l'apprenne que quand mon père saura tout et pourra protéger sa fille... Oh ! je me sens plus tranquille en apprenant que je ne suis pas un enfant abandonné !... Je te l'avoue maintenant, des craintes me troublaient; nous avons été imprudents, coupables peut-être... mais l'amour d'un père, c'est un gage et un espoir de bonheur... Venez, ma chère madame Durand... passons ici, que je m'apprête pour sortir... Hermann, comme je viendrai te retrouver avec joie ! mais un baiser avant de partir, cela me portera bonheur. hermann, V embrassant.
Deux, ma Clémence, ce sera toujours ce bonheur-là !
(Clémence et madame Durand sortent par une porte latérale.)