ACTE II , SCENE I
je parle, mon ami, la vérité seule me donne de la force, et ma conviction est toute ma puissance.
Oh ! il ne manquera pas d'avocats au palais qui ne seront pas si difficiles.
RAMBERT
C'est probable.
DUVERNAY
Mon amitié et votre grand talent m'avaient d'abord fait venir à vous.
RAMBERT
Merci, mon ami, et pardon pour mon refus.
DUVERNAY
Ah! vraiment, l'austérité de vos principes...
RAMBERT
N'est qu'un devoir !... Voyez ces jeunes gens que la confiance de leurs parents envoie chercher près de moi des leçons sur cette carrière d'avocat qu'ils veulent aussi parcourir... il faut que je les instruise par mon exemple autant que par mes conseils... Un avocat... mais c'est le défenseur de la justice et de la vérité. Il doit faire admirer en lui l'homme de bien, encore plus que l'homme de talent...
DUVERNAY
Ancienne morale, mon ami, et dont les nouvelles ambitions ne se servent plus. Une profession est à présent un chemin qui conduit à la fortune. Celle d'avocat est la première, parce qu'elle doit y mener plus vite. Quand la puissance est à celui qui parle le mieux et le plus longtemps , on voit bien des bavards , et si l'on rend compte un jour de toutes les paroles inutiles, notre époque aura terriblement à faire. Aussi, un avocat qui devient riche, député et homme d'état, a de trop nombreux intérêts à défendre pour ne pas oublier un peu ceux de la justice et de la vérité.
Ah ! vous dites trop vrai, Duvernay, il n'y a plus guère maintenant de ces simples et dignes existences pleines de désintéressement et de travail, qui faisaient ia gloire du barreau d'autrefois. Parmi nos avocats, il y avait de véritables grands hommes !...
DUVERNAY
A présent... il y a des ministres.
RAMBERT
Est-ce la même chose? Mais je voudrais rappeler, s'il se peut, les anciennes vertus oubliées, et les laisser empreintes au cœur de ces jeunes gens. Oh ! ce n'est pas une tâche facile que la nôtre. Placés entre le tumulte des passions humaines et les organes de la justice
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éternelle, il faut connaître également les hommes et les lois. La vie entière y suffit à peine. Mais quel beau jour aussi que celui où Ton fait rendre justice à un accusé ! où il doit à notre talent sa fortune ! son honneur ! sa vie ! où la vérité s'est révélée par 'notre voix ! Ah ! c'est une tâche si élevée et si belle, que nul effort ne doit coûter pour s'en rendre digne. Allez, mes jeunes amis, l'heure de l'audience approche : je parlerai mieux, il me semble, si j'ai l'espoir de vous enseigner quelque chose en parlant... ( Se tournant vers Duvernay. ) C'est une cause importante que je vais plaider.
DUVERNAY
Ah?...
RAMBERT
Oui... un mariage illégal qu'on doit casser aujourd'hui... Un jeune fou qui a méprisé l'autorité paternelle, trop méconnue de nos jours î ( Aux jeunes gens. ) Allez, je ne tarderai pas non plus à me rendre au palais.
( Ils sortent. )
Je vais me retirer aussi et vous laisser libre. rambert, lui prenant la main.
Vous le voyez, mon ami, je voudrais remplir tous les devoirs de ma profession, et ceux aussi que nous imposent le monde et notre famille... mais je crains parfois de me tromper. Duvernay, je me sens troublé, et j'ai aujourd'hui , par exemple, je ne sais quel triste pressentiment que je prendrais presque pour un remords.
DUVERNAY
Si les gens comme vous avaient des remords, mon ami, ce serait aussi trop encourageant pour les coquins, qui sont déjà pas mal encouragés de notre temps ; car, soit dit entre nous , je m'étonne qu'étant les plus adroits et les plus nombreux , les fripons n'aient pas encore institué un tribunal, jugé, condamné et mis en prison tout ce qui reste d'honnêtes gens... Mais cela finira par là... vous verrez.
rambert, souriant.
C'est possible...
DUVERNAY
Quelque contrariété vous attriste peut-être en ce moment ?
RAMBERT
Oui , j'ai de l'inquiétude. J'attends ma fille depuis un mois , elle n'arrive pas.
DUVERNAY
N'est-elle pas avec sa grand'mère?