ACTE II, SCENE X. T
CLÉMENCE
Avant de me retirer... de quitter pour jamais le toit paternel, qui ne m'aura reçu qu'un instant, voudrez-vous m'écouter ?. . .
RAMBERT
Que direz-vous?
CLÉMENCE
Je ne vous tromperai pas. Oui, vous saurez la vérité tout entière, celle de mes actions, celle de mes pensées.
rambert, avec un mouvement de colère.
Je ne veux rien entendre. ( Clémence fait quelques pas pour s'en aller, il se reprend sans colère, mais avec une profonde doubleur.) Mais parlez donc !
CLÉMENCE
Il y a quelques mois , ma grand'nière quitta brusquement les eaux, changea de nom et vint se cacher avec moi dans une retraite isolée au fond de la Bretagne. Aujourd'hui seulement j'ai su que c'était pour m'enlever à un père qui m'aimait. Jusque là, elle n'avait rien voulu m'apprendre... ni de lui, ni du passé, ni de l'avenir... Ses idées bizarres m'effrayaient souvent. Sa conduite et ses paroles singulières me chagrinaient toujours. Vous ne le saviez pas sans doute , Monsieur. . . mais j'étais une enfant bien malheureuse.
RAMBERT
0 mon Dieu !
J'eus un peu plus de liberté dans l'asile qu'elle venait de choisir. Nous habitions une petite maison près d'un beau château... mais nous ne voyions personne... j'ignorais quels étaient nos voisins. Pendant quelque temps même ils furent absents, et j'étais toujours seule; ma grand'mère, malade, ne sortait pas de sa chambre, et me laissait une liberté qui lui semblait sans danger dans ce lieu sauvage. Chaque jour j'allais m'asseoir sur une colline solitaire , d'où l'on découvrait un immense horizon. Il y a quatre mois, ce désert s'anima, il eut pour moi des joies et des beautés inconnues. C'est qu'un jour Hermann m'avait rencontrée, et qu'assis à mes côtés, il disait aussi : « Que c'est beau ! »
rambert, avec douleur.
Il y a eu de la fatalité dans tout cela !
CLÉMENCE
Nos jours s'écoulèrent ainsi pleins d'innocence. Mon père , je l'atteste! Nous arrivions à la même heure sans en être convenus... nous lisions ensemble quelque livre parlant de poésie et d'amour... ou, silencieux, nous tenant par la main, nous écoutions nos cœurs, qui parlaient mieux que lui, et le soir nous nous séparions triste-
itis
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ment pour revenir joyeux le lendemain. Deux mois passèrent ainsi
comme un seul jour de bonheur !
rambert, avec douleur.
Non ! je n'aurais jamais dû la quitter !
CLÉMENCE
Puis, un matin, ma chambre fut fermée, il fallut rester seule entre ces tristes murs. Les heures, les jours se succédèrent, et je fus privée du beau ciel, de mes fleurs aimées et de la liberté ! bien plus, de celui que je préférais à tout cela... J'appris que je ne le reverrais jamais. Ce que je souffris, je ne puis le dire : mon cœur comprimé ne respirait plus... c'était un mal sans nom qui m'aurait tuée, j'en suis sûre!
rambert, de même.
Ah I si elle avait eu sa mère !
CLÉMENCE
Après deux semaines passées ainsi seule et enfermée, je sen que ma raison ou ma vie allait me quitter tout à fait, et je voulus revoir encore l'endroit où Hermann m'avait dit : « Je vous aime.» Un seul étage séparait ma fenêtre du jardin...
rambert, fait un mouvement.
Ciel!
CLÉMENCE
Mes forces suffirent à peine au trajet jusqu'à la montagne... et quand je n'y portais que l'espoir d'y mourir, j'entendis une voix connue qui s'écriait avec transport : «Je savais bien qu'elle reviendrait...» Et les bras d'Hermann me recueillirent heureuse, mourante et lui disant adieu... «Nous ne nous quitterons plus ! » fut sa seule réponse !.. Une heure après, une voiture entraînait ensemble ceux qui seraient morts séparés. Un mois plus tard , j'étais sa femme! Ah ! si j'avais eu un jour de réflexion, si j'avais eu seulement l'espoir d'une vie plus heureuse, et surtout si j'avais su qu'un bon père m'attendait, peut-être ne serais-je point partie... Mais nous étions malheureux tous deux... élevés durement dans la solitude, ignorants des choses de ce monde, imprudents et pleins de confiance... Puis je l'aimais tant... Oui, j'aimais Hermann, jeune, loyal et bon... J'ai appris depuis qu'il était noble et riche... mais quand je l'ai aimé, je ne le savais pas.
rambert.
Malheureuse enfant !
clémence.
Yoilà tout ce que j'avais à dire à mon père et à mon juge.
(Elle va pour s'éioigner; Rambert se lève et va se placer devant elle.) rambert.
Et moi, que dirai-je?... qu'il y a huit jours, au moment où je sen-