ACTE II, SCENE X
tais une joie infinie à l'idée de revoir ma fille bien-aimée, où je m'occupais d'elle, de son bonheur... qu'alors un homme âgé et respectable vint à moi sous le poids d'une profonde douleur : « Monsieur, dit-il, j'ai un fils unique, objet de toutes mes affections, et seul espoir de notre famille... Ce fils, n'écoutant qu'un fol amour de jeune homme, dont il se lassera bientôt, a bravé l'autorité paternelle, s'est soustrait à tous ses devoirs, et veut briser toutes les affections, les projets et les espérances dont il fut vingt ans l'objet. Une jeune fille, pauvre et jolie, profitant de son âge pour s'emparer de son esprit, l'enlève à son père et à sa famille. Vous, Monsieur, a-t-il ajouté, dont le caractère inspire la confiance, et qui pouvez défendre avec succès des droits sacrés, rendez-moi mon enfant. » Et c'est les larmes aux yeux, en pressant mes mains avec prières, qu'il répétait : » C'est affreux pourtant d'être obligé de demander à la loi ce qu'on devait attendre du cœur d'un fils. » Et moi, moi, qui étais père et qui chérissais ma fille, je comprenais sa douleur... je la partageais ; et cependant je ne devinais pas, je ne pouvais pas deviner alors tout ce qu'un père peut souffrir par son enfant.
CLÉMENCE
Son enfant!... Oui, je suis coupable ! D'aujourd'hui seulement... je connais le cœur de mon père et mes torts envers lui... mais je suis encore votre enfant... vous aurez pitié de cette pauvre femme qu'on voudrait arracher à son mari.
rambert, avec douleur.
Son mari!... il ne l'est pas!... Ne l'ai-je pas prouvé devant les juges?
CLÉMENCE
Je l'atteste, mon père, c'est librement et par sa seule volonté qu'Hermann m'a donné et son nom et sa main. rambert, de même.
Oh ! je le crois,., et cependant cette volonté est sans force aux yeux delà loi. J'ai détruit moi-même, tout à l'heure, ce qu'on invoquait pour la défendre... J'ai dit.,, j'ai montré qu'il n'avait pu disposer ni de son nom ni de sa main... et il y a quelque chose de plus affreux encore ! c'est à moi de le répéter, de chercher de nouvelles raisons pour les convaincre. Enfin, il faut que je demande et que j'obtienne l'arrêt qui brisera ces liens... que je l'obtienne aujourd'hui... à l'instant même. 0 mon Dieu ! est-ce que c'est vrai ?
CLÉMENCE
Ah! vous ne le ferez pas maintenant... Vous ne saviez pas alors ce que c'est que m'ôter le nom d'IIermann... c'est m'ôter mon bonheur, ma vie !... bien plus ! c'est me frapper d'ignominie aux yeux de tous...
278 CLEMENCE
rambert, avec douleur.
Mais cela est horrible à penser.
CLÉMENCE
C'est jeter l'opprobre et le mépris sur tout le reste de ma vie.
rambert, avec désespoir.
Et c'est ma fille !
CLÉMENCE
Oui, votre fille... qui venait à vous avec autant de tendresse pour son père que d'amour pour son mari ; qui venait vous dire : Mon cœur ne pouvait se passer d'affection, et loin de vous il a aimé... Mais le ciel vous a fait mon protecteur, mon appui... Quand tout menace un enfant, où trouvera-t-il un refuge, si ce n'est dans les bras de son père ?
rambert, très-agité.
Elle a raison! Qui donc la défendra? Mon Dieu! vous voulez éprouver ma force dans une lutte impossible à supporter.
Impossible, n'est-ce pas ? Ah ! si ce n'est pour moi, pauvre fdle, presque inconnue de mon père, que ce soit pour ma mère !... Vous l'aimiez. Si l'on eût voulu arracher ainsi de vos bras votre compagne, votre Maria...
RAMBERT
N'invoquez pas un tel souvenir !...
clémence, suppliante.
Ma mère ! tu m'entends, tu me vois implorant celui qui t'aimait ! donne-moi des accents qui puissent le toucher, des mots qui arrivent à son cœur. Mon père, c'est moi, l'enfant de Maria, de vos amours... vous ne voudrez pas me perdre, me déshonorer... faire mourir sans pitié la fdle de Maria... la vôtre !... rambert, presque égaré.
Laisse-moi, Maria!... laisse-moi, Clémence!... n'y a-t-il pas assez de mon cœur ?... est-ce que je puis perdre cette enfant... la tuer?... Est-ce qu'il y aurait de la vertu à cette cruauté?... est-ce que c'est là un devoir, une justice?... Tout à l'heure, pourtant, le bon droit me semblait là... ma raison et la loi condamnaient cette malheureuse femme... Qu'est-ce donc que la raison? qu'est-ce donc que la justice?... Ma tête s'égare!... est-ce que le ciel ne m'éclairera pas?... Mon Dieu !... secourez-moi!. . secourez-la!...
(Ou entend le bruit d'une voiture.)
CLÉMENCE
Du bruit!...
RAMBERT
Ah! c'est la voiture du baron!... c'est lui... il vient!...