‹ Théâtre de Mme. AncelotChapitre 252 sur 350 · ACTE I, SCENE IL · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IL

LAURENCE

Sur les toits?... il n'y a là que les chats du voisinage... Depuis quand fais-tu société avec eux?

méloé, parlant à quelqu'un du dehors.

Mathilde, viens... oui, demande au numéro dix-sept... c'est moi... Méloé... Je voudrais te voir... (Elle écoute.) Hein !... tu dis que tu n'oses pas?... viens donc sans crainte... c'est ton ancienne compagne qui t'appelle... (Elle écoute encore.) Ah!... Bien! je t'attends !... (Elle se retourne et saute dans la chambre.) Elle m'a reconnue et entendue.

LAURENCE

Qui cela ?

MÉLOÉ

Tu le sauras tout à l'heure... Mais pardon, je suis tout à toi... Voilà ta place.

LAURENCE

Moi, je suis en retard... un embarras de voitures a retenu... méloé , préparant sa palette et ses pinceaux.

La tienne?... ou plutôt celle de ta mère... voilà ce que c'est que d'avoir une voiture... Ah! nous n'avons pas la gouvernante ce matin ?

LAURENCE

Il faut qu'elle ait eu une affaire très-importante, et qu'elle te connaisse bien, cette bonne madame Rémond, pour me laisser ici seule. Ah ! l'on veut que j'aie toutes les grandes manières ; mais, moi, je n'oublie pas que mon père n'était jadis que le régisseur du duc de Montigny-Lansac , qu'il épousa la fille de la femme de charge, et que s'il s'est enrichi, s'il nous a laissé des millions, je ne dois pas en être plus fière !... tu as du talent, moi j'ai de l'argent... chacun a ce que le ciel lui donne, et doit tâcher de s'en arranger... Ce qui ne m'arrange pas toujours, c'est que depuis un an que je suis sortie du couvent où j'ai été élevée avec toi, j'ai cette gouvernante sans cesse à mes côtés, ne me quittant pas une minute... Oh ! madame Rémond me surveille avec un soin ! . . .

Et voilà ce que c'est que d'être une riche héritière, d'avoir pour parrain M. le duc de Montigny-Lansac, un grand seigneur, ce qui a donné à ta mère l'idée de faire de toi une grande dame, et de t'en imposer les gênantes habitudes... moi, pauvre artiste orpheline, je n'ai personne que moi pour veiller sur ma vertu et ma réputation!... (Souriant.) Mais, au reste, on n'est jamais mieux servi que quand on se sert soi-même... La tante qui m'a élevée me laisse une entière liberté.

294 GEORGES

Laurence, riant et indiquant la fenêtre. Est-ce que tu vas prendre celle de courir sur les toits, que tout à l'heure je t'ai trouvée là ?

MÉLOÉ

Oh ! écoute ce qui est arrivé !... Il y a huit jours, je rajustais ce rideau, lorsque j'aperçus au milieu des tuiles qui couvrent la maison voisine, tout près d'une espèce de lucarne , deux petits pots de fleurs... un rosier et un jasmin... Ces fleurs fraîches et soignées dans un grenier... La poésie avec la misère !... Nous autres artistes, ces choses-là parlent tout de suite à notre esprit... Pendant que je les regardais, une petite main blanche arrosa ces fleurs, et j'entrevis à moitié une jolie tête qui ne me sembla pas inconnue... mais qui disparut avant que je me fusse assurée que j'avais bien vu.

LAURENCE

Cela commence comme un roman.

MÉLOÉ

Bien mieux... comme une douce et bonne histoire d'amitié... Te rappelles-tu Mathilde ?

LAURENCE

Qui fut trois ans au couvent avec nous, et qui était la plus jolie de toutes les pensionnaires ?

Elle-même.

LAURENCE

Pauvre fille, parente d'une des sœurs converses, et à qui l'on donna pour rien un peu de la belle éducation que nos parents payaient fort cher pour nous.

MÉLOÉ

Depuis plus de deux ans qu'elle était sortie du couvent, nous n'en avions pas entendu parler... Eh bien, c'est elle... dans la pauvre mansarde.

LAURENCE

Vraiment ?

MÉLOÉ

Je viens de m'en assurer, de me faire reconnaître, et de la prier de venir nous trouver.

LAURENCE

On frappe... (Elle va vers la porte à gauche du spectateur.) C'est elle.

méloé, faisant le même mouvement.

Mathilde !

Page 1