LAURENCE, MATHILDE, MÉLOÉ
mathilde, entrant gaiement par la porte à gauche du spectateur.
Méloé!... Laurence !...
(Elles s'embrassent.)
Oui !... nous voilà deux anciennes compagnes pour te recevoir.
LAURENCE
Que je suis heureuse de me trouver ici !
MATHILDE
Et moi de vous y voir !... Laurence a l'air d'une dame.
MÉLOÉ
Et toi, Mathilde, tu es encore plus jolie qu'autrefois.
LAURENCE
C'est vrai !
MÉLOÉ
Comme nous allons causer toutes les trois!... que de choses à nous dire!...
LAURENCE
Et d'abord, que t'est-il arrivé depuis deux ans, Mathilde?
MATHILDE
Et à toi, Laurence ?... Et à toi , Méloé ? méloé, très-vite.
Sortie en même temps que toi du couvent, j'ai tant travaillé pour avoir du talent en peinture, que j'ai fini par réussir, et mes portraits...
Laurence, très-vite.
Sortie un an plus tard, pour retourner chez ma mère, je l'accompagne chaque jour dans le monde le plus riche et le plus brillant.
mathilde, très-vite.
Sortie du couvent sans fortune, sans parents, qu'une cousine ouvrière, si elle ne m'avait appris à broder, je ne sais ce que je serais devenue...
(Elles ont parlé ensemble, et s'arrêtent de même en riant.) méloé, riant.
C'est pour avoir plus tôt fini apparemment... Allons, de l'ordre. . venez ici !.. (Laurence va s'asseoir sur la causeuse ; Mathilde se place sur un tabouret, et Méloé reste entre elles debout, appuyée sur le dossier de la causeuse.) D'abord à toi, Mathilde,
296 GEORGES
MATHILDE
Ce sera bientôt fait!... Je n'ai pas d'argent, pas de famille ; je loge au grenier, je dîne mal, et quand j'ai brodé six jours de suite pour gagner bien peu de chose, je me pare de mon mieux le dimanche : ma cousine me mène à Tivoli ; des jeunes gens m'invitent à danser, et disent que je suis jolie. Alors, j'oublie pendant un jour les ennuis de la semaine, et pendant toute la semaine je me rappelle les plaisirs de ce jour-là, pour me consoler .. Voilà tout!... Et toi , Laurence... oh! ce doit être bien beau, puisque tu es si riche !
LAURENCE
Moi, je n'ai pas même de dimanche ! Et pour que je sois, dit-on, comme les demoiselles du faubourg Saint-Germain , on remet tous mes plaisirs après mon mariage : je ne dois parler dans un salon , rire au bal, aller au spectacle , avoir de riches parures, des diamants, de la liberté et des jeunes gens qui me fassent la cour, que quand je serai mariée... Et j'attends.
MÉLOÉ
En m'éveillant, moi, je pense au tableau commencé, au plaisir du travail, à la joie du succès ! j'oublie que je suis pauvre, que je n'ai aucun amusement, et la nuit vient quelquefois me surprendre à mon chevalet sans que je me sois aperçue de la longueur de la journée. Je ne sais pas s'il y a des bals et des salons; mais parfois je fais des rêves brillants où je vois un peu de gloire et quelques amis. Voilà toute ma vie !
MATHILDE
Tu es la plus heureuse de nous trois ! et toutes trois pourtant nous faisons des rêves d'avenir pour oublier le présent. Oui , nous espérons le bonheur. Toi, Laurence, tu l'attends de ta fortune; toi, Méloé, de la gloire; moi, d'un sentiment plus tendre: nous verrons un jour qui de nous trois a mieux choisi. Et quand te maries-tu , Laurence ?
Laurence, soupirant.
J'ai déjà refusé plus d'un riche parti, et je ne sais pas trop comment mon mariage pourra se faire. Mon parrain prétend qu'un bourgeois, comme était mon père, est tout ce qu'il me faut ; ma mère soutient qu'ayant tant d'argent, il ne me faudrait plus qu'un rang et un titre, et moi, j'ai toujours pensé qu'il ne me fallait pour être heureuse qu'un jeune homme que j'aimerais et dont je serais aimée... Avec trois avis si différents, il sera bien difficile d'être d'accord.
méloé , faisant un mouvement et soupirant, à part.
Ah ! c'est Georges qu'elle aime !
MATHILDE
MÉLOÉ