‹ Théâtre de Mme. AncelotChapitre 254 sur 350 · ACTE I, SCENE 11F · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE 11F

mathilde, à Laurence.

Il y a donc quelqu'un qui te plaît ?

LAURENCE

Je crois qu'oui.

Et toi, Méïoé?

Moi?... non.

Laurence, souriant.

Voilà un non qui est dit de façon à signifier oui.

méloê, souriant et voulant interrompre.

Mais toi, Mathilde, y a-t-il quelqu'un de tes jeunes danseurs de Tivoli qui te fasse la cour ?

MATHILDE

Moi?... il y en a deux, et ce ne sont pas de mes danseurs.

LAURENCE et MÉLOÉ.

Deux ! c'est trop.

MATHILDE-

L'un est très-riche, très-magnifique, et ne parle presque pas : c'est un prince étranger ; l'autre parle beaucoup et n'a pas le sou ; c'est un poëte français. Ni l'un ni l'autre n'a dit un mot de mariage, mais le poëte parle toujours de vertu... ça doit revenir au même. Cependant, tant que leurs projets me sembleront incertains, je tâcherai que mon cœur soit exactement comme leurs projets. méloé, souriant.

C'est sage.

LAURENCE

Ce qui ne l'est pas, c'est de refuser, comme le fait Méloé, un sort assuré, quand on n'a rien, et un titre de duchesse, ce qui fait trèsbien, même quand on a quelque chose.

mathilde, se levant ainsi que Laurence.

Comment ! tu trouves tout cela ?

(Méloé va ôter un rideau qui recouvre un tableau sur un chevalet : on

voit une figure d'homme vieux paré de deux grands cordons.

méloé, riant.

Et même encore ceci avec le reste.

mathilde, regardant.

Le mari ?... Oh î qu'il est vieux et laid ! Mais, écoute donc, on ne peut pas tout avoir en même temps.

méloé, prenant la main de Laurence. Merci pourtant, Laurence! car c'est elle, c'est la filleule de M. le duc de Montigny-Lansac (elle indique le portrait) qui voulait me marier, oubliant qu'elle sera probablement son héritière. Le duc est sans enfants, sans famille ; il fut le protecteur des parents de Laurence.

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LAURENCE

Nos immenses richesses ne l'ont pas fait oublier à ma mère ; nous vivons près de lui ; et quanta la fortune du duc, ce qui lui en reste, il le doit aux soins et à la probité de mon père, qui parvint à lui sauver une propriété pendant son émigration : c'est peu de chose pour son rang et en comparaison de ce qu'il a possédé jadis ; mais ce serait beaucoup pour Méloé. Cependant je n'aurais peutêtre pas pensé la première à ce mariage; mais j'amène ici mon parrain pour que Méloé fasse son portrait ; dès qu'il la voit, il est tout charmé, tout troublé, lui toujours si triste !... alors je veux qu'il soit gai et que Méloé soit riche. N'ai-je pas raison?

MÉLOÉ

Tu es bonne, et ton parrain est un excellent homme ; mais j'ai découvert quelque chose que je veux vous conter en travaillant au portrait de Laurence. Vous permettez?

(Elle s'arrange pour peindre debout à son chevalet.) Laurence, s* asseyant sur une chaise devant le chevalet Me voilà î Toi, Mathilde , ici, près de moi ! mathilde , se tenant debout de Vautre côté de Laurence et s' appuyant sur le dossier de sa chaise.

J'y suis.

méloé, au chevalet et peignant.

Bien comme cela!... et maintenant voici le secret que j'ai découvert. Ce n'est pas moi qui ai charmé M. le duc de Lansac ; c'est mon nom. Dès que le nom de Méloé fut prononcé devant lui , il se troubla : il me fit cent questions, voulut savoir l'époque du mariage de mon père, le capitaine Dalainville, mort sur un champ de bataille, le nom de ma mère, qui m'avait donné le mien ; mais il n'apprit pas ce qu'il désirait savoir; et moi, je sus alors qu'en 1793 , enfermé dans une prison d'où il ne devait sortir que pour monter à l'échafaud, il avait secrètement uni son sort à celui d'une jeune fille noble et belle qui se nommait Méloé. Il fut alors sauvé parmi ami; mais sa femme , près de devenir mère, ne put le suivre en Angleterre, où il se réfugia. Longtemps les communications furent impossibles entre la France et les émigrés ; plus tard il apprit que Méloé était morte en laissant un fils... Leur enfant avait-il vécu? Existait-il encore ? Le duc n'en a rien su , malgré ses recherches. Fixé en France seulement en 1816, il y a six ans, il interroge encore tous les indices, et mon nom l'avait frappé en lui rappelant celle qu'il aima. Vous le voyez, ce n'est pas le présent, c'est le passé qui intéresse encore son cœur, et c'est par souvenir qu'il m'eût épousée. Au reste, je ne veux pas me marier. mathilde, avec malice.

Je vois que tu as au fond du cœur une passion !...

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