‹ Théâtre de Mme. AncelotChapitre 295 sur 350 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

trente-cinq ans ! point de folies, point de jeunesse î jamais distrait par le plaisir, jamais entraîné par le caprice ! Il n'a point de premier mouvement ! Il pense à tout, calcule tout, et il semble qu'il soit venu au monde à soixante ans.

LADY NELMOOR.

Quel bonheur pour moi d'avoir rencontré un semblable caractère ! c'était là l'objet de toute mon ambition î avec lui point de crainte et de jalousie ! ce sera toujours la même personne et mon cœur sera toujours paisible.

EMMA

Je te l'avouerai, ma chère Adine ; depuis trois mois que tu es arrivée d'Angleterre je me donne une peine infinie pour retrouver en toi ma joyeuse compagne d'autrefois. Je sais bien qu'il s'est passé plusieurs années ; que tu as été mariée, que tu es veuve, et que ce sont là de ces événements qui changent bien un peu les idées ! mais enfin je n'ai jamais vu, par exemple, que cela donnât l'envie de paraître laide.

LADY NELMOOR, SOUTiant.

Voilà un grand crime, n'est-ce pas ?

EMMA

Il faut être bien généreuse pour te le reprocher, et je suis peutêtre la seule femme qui ne soit pas enchantée de te voir constamment, depuis ton retour, affublée de cette grande et vilaine mantille noire qui cache entièrement ta jolie taille ; ensevelie sous ce chapeau qui ne laisse voir ni tes beaux cheveux ni ton frais visage ! car aujourd'hui seulement et pour la première fois depuis que tu es à Paris, tu as une figure humaine. Toujours enveloppée de cette horrible toilette, on ne s'aperçoit pas que tu es charmante; et vraiment il n'y a que M. de Normont qui ait pu songer à faire sa femme d'une personne aussi...

LADY NELMOOR.

Allons, tranche le mot ! aussi disgracieuse î eh bien ! j'ai donc réussi! Il m'a choisie pour compagne en me croyant dénuée de tous les agréments.

EMMA

Explique-moi cela un peu plus clairement, je te prie. Nous sommes seules ; c'est l'instant ou jamais de me faire tes confidences.

LADY NELMOOR.

Te souviens-tu du jour où ta mère vint te chercher à la pension, et où tu me laissas si désolée dé ton absence, moi pauvre orpheline, qui ne voyais d'autre terme à ma captivité que le mariage ?

EMMA

Oui, sans doute; mais j'appris bientôt que M. de Verpy> ton oncle

et ton tuteur, t'avait confiée à une Anglaise, une ancienne amie de

ta mère. Tu Tas suivie à Londres.

Mon tuteur, qui a pris des années sans vieillir, crut faire merveille en me remettant à lady Nelmoor, parce qu'elle était l'arbitre du bon goût et de l'élégance de la société anglaise : sa réputation de femme à la mode durait depuis vingt ans.

EMMA

Nous serions bien heureux en France si celle de nos hommes célèbres en durait autant ! nos voisins ont du bon.

LADY NELMOOR.

Grâce à ses conseils, je parus dans le monde avec éclat. Dans ce pays les jeunes filles sont comptées pour quelque chose ; elles parlent, agissent, plaisent et choisissent; elles sont élégantes, coquettes...

EMMA

Il paraît que c'est comme ici les femmes mariées ! Nos voisins ont beaucoup de bon ! chez eux point de temps perdu.

LADY NELMOOR.

Je fus bientôt l'objet de l'attention générale; les dandys les plus à la mode m'entourèrent : parmi eux, le neveu et l'héritier de lady Nelmoor se faisait remarquer : c'était le plus joli homme de Londres ; je l'aimai, il m'adora... et je devins lady Nelmoor.

(Elles se lèvent) EMMA.

Yoilà un malheur avec lequel bien des femmes se trouveraient fort heureuses !

LADY NELMOOR.

Les fêtes commencèrent alors pour ne plus cesser ; pendant un an toutes les têtes folles de l'Angleterre furent pénétrées d'admiration ; nos chevaux, nos équipages, le train de notre maison, le luxe de nos raouts firent parler tous les désœuvrés et excitèrent l'envie de tous les étourdis ! Le fait est que nous étions si occupés de ces soins importants qu'au bout d'une année nous n'avions pas eu le temps de faire connaissance. Je savais que lord Nelmoor conduisait merveilleusement un tilbury, qu'il franchissait à cheval des fossés profonds, que ses habits étaient les plus admirablement coupés des trois royaumes. Il savait que le monde me trouvait jolie, qu'on admirait ma toilette, que je faisais à son gré les honueurs de sa maison ; mais nous n'avions jamais eu une demi-heure d'entretien intime ; mais de l'esprit, des idées, du caractère de l'un et de l'autre, pas un mot !... et nous aurions pu passer toute notre vie de la même façon, sans en savoir davantage !

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