SCENE I
de toute mon âme... Elle paraissait touchée de ma constance, et j'espérais... car, veuve et libre, son cœur devait seul être consulté pour un nouveau choix... Mais depuis l'arrivée du marquis, tout espoir m'a quitté, et mes regrets...
LE CHEVALIER
Raison de plus pour vous amuser!... Moi aussi j'ai des regrets : j'aime votre sœur, Lussan, et nous sommes tous deux sans fortune , j'attends un héritage, il est vrai ; mais penser que mon mariage dépend d'un enterrement... c'est triste!... Tant qu'on dansait, qu'on jouait la comédie, qu'on faisait mille folies au château... à la bonne heure !... on pouvait supporter ses chagrins... mais à présent...
A présent, madame la comtesse de Surgis attend sa tante, sa grand'tante, la présidente de Lamorinière, et tous nos amusements sont interrompus.
LE CHEVALIER
Bah ! c'est un prétexte.
LUSSAN
Comment!...
LE CHEVALIER
Je parie qu'elle n'a annoncé l'arrivée de cette prétendue tante que pour ramener le calme dans ce château, dont le bruit fatiguait l'indolence du marquis.
LUSSAN
Quoi ! madame de Surgis, qui cherchait tant les plaisirs, le bruit, les fêtes!... elle y renoncerait pour plaire à M. de Stainville?...Elle aimerait donc bien cet homme blasé que tout ennuie , un fat qui , lui, ne peut rien aimer?...
LE CHEVALIER
Précisément : une difficulté vaincue , cela tente toutes les femmes!... D'ailleurs sa haute naissance, sa grande fortune... 0 mon pauvre ami, il faut vous distraire, c'est ce que vous pouvez faire de mieux... et je veux vous aider!... Ecoutez : je vais vous faire une confidence.
LUSSAN
Quoi donc ?
LE CHEVALIER
J'ai trouvé une petite vengeance !
LUSSAN
LE CHEVALIER
Ils nous menacent d'une tante imaginaire... moi, je vais leur en donner une réelle.
LUSSAN
Une taule?...
LE CHEVALIER
Lafïeur, mon valet de chambre , est un garçon très-intelligent ; nous ne sommes qu'à douze lieues de Paris... il y est allé cette nuit, pour la seconde fois, et vous verrez tout-à-l'heure arriver un vieux carrosse à l'ancienne mode , des chevaux qui ressemblent à ceux de l'Apocalypse, et une tante en conséquence. Ils sont au village voisin et se disposent à faire ici une entrée triomphale , à ma grande joie, et pour leur mystification à tous.
LUSSAN
Ce n'est pas possible.
LE CHEVALIER
Mais cela est!... madame de Surgis n'a jamais vu sa tante : s'il est vrai qu'elle l'attende, elle s'y trompera... ce sera drôle !... Et dans tous les cas cette plaisanterie troublera un peu la tranquillité dont nous avons le malheur de jouir.
LUSSAN
Mais comment avez-vous pu vous procurer une tante ?...
LE CHEVALIER
Soyez tranquille ! ma tante est tout aimable, vive, gaie, ne pensant qu'à s'amuser ! ah ! si toutes les tantes étaient comme cela, il ferait bon être neveu, je vous assure.
LUSSAN
Mais enfin , qui est-ce ?
LE CHEVALIER
Ah ! ne grondez pas !... car c'est pour vous !... Oui, tenez, Lussan, je vois bien que depuis l'arrivée du marquis vous êtes tout changé, tout désespéré : le chagrin, cela fait mal! ... Il faut des distractions, et, quand ce ne serait que par amitié, je veux faire quelques folies !... on se doit à ses amis !
LUSSAN
Et ma sœur? que dira-t-elle?
LE CHEVALIER
Votre sœur?... c'est aussi dans son intérêt!... Toutes les folies avant le mariage, afin de n'en plus faire après !... Ah ! mon Dieu !... j'entends sa voix... chut!... je m'éloigne... on n'aurait qu'à me retenir... Le secret, Lussan! le secret!
( Il sort vivement par le fond.)
lussan, à lui-même.
Quel étourdi !...