‹ Théâtre de Mme. AncelotChapitre 39 sur 350 · ACTE II, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE IV

chables , vivement.

Arrêtez !.... je suis honnête homme, Monsieur, et je n'ai donné à personne le droit d'en douter.

Qui dit le contraire?.... est-ce qu'il ne vous est jamais arrivé de rencontrer des hommes ayant séduit la femme de leur ami, ou supplanté cet ami dans l'emploi qu'il sollicitait, ou profité de ses mauvaises spéculations, et qui n'en sont pas moins reçus partout comme de fort honnêtes gens ?

CHARLES

Vous êtes dans l'erreur ! et ce que vous dites fût-il vrai, mes idées, mes principes...

MELCOURT.

Des principes ! des vertus î mais alors, vivez dans la retraite ! ne vous jetez pas dans ce tourbillon à la suite d'une femme vaine et coquette ! voyez plutôt : dans le monde , les gens vertueux , quand il s'en trouve, sont toujours maussades... comme vous, au reste.

CHARLES

Ah!...

MELCOURT.

Et c'est tout simple !.... ils voient les autres réussir par de petits moyens qui leur répugnent, et avec des vices qui les dégoûtent ; ils prennent de l'humeur, en reconnaissant que leur vertu n'est qu'une monnaie d'or qui n'a pas cours ! Mon Dieu ! on ne les comprend même pas. Moi , je vous ai cru , je l'avoue , le projet arrêté de reprendre vos anciens droits sur le cœur de Marie.

CHARLES

D'abord, je suis loin de l'aimer maintenant.

MELCOURT.

Comment donc êtes-vous ici ?

CHARLES

J'étais parti, décidé à ne jamais la revoir, et j'aurais tenu ma promesse ! Je passai plusieurs années en Allemagne. Pourtant, s'il faut tout dire , son souvenir ne pouvait me quitter : ce qui sans cesse occupait ma pensée, c'était la peine que je prenais à chercher comment ce cœur, si naïf et si tendre, avait pu, comme les autres, devenir intéressé et perfide ; je voulais me figurer quels pouvaient être ses sentiments et ses idées. Enfin , je fus contraint , il y a quelques mois, de venir à Paris : mon intention était d'y terminer promptement mes affaires et de m'en éloigner de nouveau. Un jour , le lendemain de mon arrivée , c'était par une de ces belles soirées d'automne ; la foule se pressait aux Tuileries, je m'y étais arrêté , et je regardais , malgré moi, ces fenêtres de la rue de Rivoli , où jadis 'avais si souvent vu Marie ; je me souvenais de toutes ces belles es-

M MARIE

pérances, de tous ces projets formés dans ma jeunesse pour ma vie tout entière, et brisés parles mains de celte jeune fille , à qui mon amour avait confié tout mon bonheur. Je la voyais encore fraîche , naïve et joyeuse !.. .. une voix à mes côtés me fit tressaillir , et mes regards tombèrent sur une jeune femme pâle et triste qui caressait un enfant.... c'était Marie avec sa fille !.... Ce que j'éprouvai , je ne puis le dire !:.. l'idée de lui parler ne me vint pas , je tremblais , il me semblait que j'allais mourir ! Ce qui se passa , je n'en sais rien. Quand je revins à moi, j'étais à l'autre extrémité des Tuileries , la tête appuyée dans mes mains et le visage couvert de larmes.

MELCOURT.

Ah ! et vous dites que vous ne l'aimez plus ?

CHARLES

Le lendemain , il se trouva que c'était son mari avec qui j'avais affaire ; je lui laissai le soin de tout arranger à son gré, et, au bout de peu de temps , sa confiance m'initia à tous les détails de sa vie intérieure. Marie, folle des bals , des fêtes , des plaisirs , négligeait son enfant, contrariait son mari. Je la revis moi-même au milieu de ce monde où elle cherchait à plaire ; ses yeux me rencontrèrent sans que son cœur fût ému , sans qu'un souvenir de notre amour éveillât un regret : entourée de jeunes fous, souriant à leurs propos, elle ne se souvint plus seulement qu'elle m'avait aimé ; légère, coquette, maligne, enivrée de ces louanges qu'elle cherche avec avidité , ce n'est plus Marie... rien ne me rappelle la jeune fille que j'adorais, et je vous jure qu'une pareille femme est sans danger pour moi.

MELCOURT.

Et je vous crois aussi peu dangereux pour elle ; des mots aigres échangés parfois entre vous m'ont prouvé qu'il ne lui reste au cœur que cet éloignement et ce dépit qu'on ressent pour ceux envers qui l'on a eu des torts. Mais , faut-il vous dire toute ma pensée ? éloignez-vous de Marie : votre indifférence ne me paraît pas assez assurée pour que vous ne puissiez lui devoir de nouveaux chagrins.

CHARLES

Vous vous trompez. Elle peut faire maintenant tout ce qui lui plaira, sans que j'en prenne aucun souci. Avant peu, je serai séparé d'elle pour toujours, et sans regrets, je vous le proteste.

MELCOURT.

Vous ferez bien ! car vous me semblez plus disposé à vous irriter du mal qu'à en profiter.

CHARLES

Que voulez-vous dire ?

MELCOURT.

Madame Forestier est devenue une étourdie qui ira vite et loin.

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