ACTE II, SCENE IX
MARIE
Quand j'étais seule dans cette retraite, où je m'étais entourée des objets qui nous avaient vus ensemble, il me semblait vous revoir!... Je vous parlais, je vous entendais... et la vie pouvait encore se supporter ainsi... Mais ici, au milieu du luxe, le front paré de diamants, oh ! c'est alors que je souffrais... mon cœur se serrait, je rougissais... Il me semblait que j'avais vendu votre amour pour tout cela!... Je me sentais mourir.
CHARLES
Chère, bien chère Marie !
MARIE
Et cependant, je ne savais pas encore ce que c'était que souffrir ! souffrir! Ah! ce qu'une femme éprouve en se voyant haïe et méprisée de ce qu'elle aime... nul ne le dira !.. . Quand je vous revis la haine au cœur, le mépris dans les yeux, ma douleur fut plus forte que ma raison!... mes idées se troublèrent ; je voulus fuir ma pensée, mes souvenirs et moi-même. Je cherchai le mouvement, le bruit, la foule !... avec la mort dans l'âme... je me parais, je riais j'étais folle.
CHARLES
Oh ! ne le vois-tu pas, Marie? Tu es mon bien, mon trésor ! Tu m'appartiens!... Séparés , nous vivions encore des mêmes pensées, des mêmes douleurs ! Je souffrais quand tu souffrais ! Je pleurais quand tu pleurais ! Nous n'avons eu tous deux de bonheur que les jours passés ensemble ! Joie, larmes, désespoir, tout nous fut commun! Une seule vie est la nôtre! Nous séparer, c'est impossible... tu m'appartiens !
Que dites-vous ?
CHARLES
Ne crois pas que je t'aie retrouvée pour laisser encore au sort le pouvoir de nous désunir !... oh ! ne pense pas à un nouveau sacrifice ! Le premier, tu l'as fait à ton père... A qui ferais-tu celui-ci ? A un homme pour qui tout peut te remplacer !... Rien ne te remplacerait jamais pour moi !
MARIE
Il est certaines idées qu'il faut repousser. Placée entre tous les malheurs et toutes les séductions, l'amour peut perdre une femme.
CHARLES
La sauver de l'isolement, des regrets, du désespoir.
MARIE
Charles, taisez-vous !
CHARLES
Laisse-moi te supplier!... te demander mon bonheur, ma vie, qui dépendent de toi seule !
68 MARIE
MARIE
Oh ! ne voyez-vous pas que je puis vous écouter, vous aimer plus que mes devoirs... plus que tout au monde ?
CHARLES. t
Non! non! tu me repousseras! Tu me laisseras mourir... tu ne m'aimes pas !
MARIE
Je ne l'aime pas !
Tu ne ferais rien pour mon bonheur !
MARIE
Son bonheur !
CHARLES
C'est le seul qui existe pour moi.
MARIE
Heureux !... Il serait heureux !...
CHARLES
Mille fois plus que je ne puis le dire !
MARIE
Mon Dieu ! pardonnez-moi... ou donnez-moi des forces pour lui résister!... Charles! je t'aime!
CHARLES
Marie !
forestier , en dehors.
Joseph, avez-vous dit à madame que je veux lui parler? ( Charles s'éloigne de Marie, ) un domestique, entrant.
Monsieur dispose tout pour son départ ; il voudrait voir Madame.
MARIE
J'y vais. ( Le domestique sort. ) Charles, éloignez-vous pour quelques moments.
CHARLES
Mais... je vous reverrai ?
Oui... bientôt!
CHARLES
Et... pour ne plus vous quitter?
MARIE
Peut-être; allez, Charles, allez !
CHARLES
Oh ! que de bonheur !
( II sort. )