ACTE t, SCENE II
ma tille, et, quand ce jour arrivera , si vous vous aimez encore... » Oh! c'est mal à lui d'avoir dit si !
CHARLES
Mais il ajouta : « Alors je vous donnerai Marie. »
MARIE
Et nous nous aimons bien plus encore qu'il y a six mois.
CHARLES
Je vous connais davantage; j'ai appris près dé vous tout ce qu'il peut y avoir de charme dans la tendresse unie à la vertu.
MARIE
Nous savons que tous nos goûts sont semblables : ce qui me plaît le plus, c'est ce que vous aimez le mieux ; en même temps les mêmes pensées viennent à notre esprit, et les mêmes émotions à notre cœur.
CHARLES
Et pourtant, Marie, vos idées étaient d'abord si sévères, que vous repoussiez mes paroles, d'amour.
MARIE
Je devais être craintive, moi, qui n'eus pas de mère pour diriger ma jeunesse; vous le savez, mon ami, je me suis élevée seule.
CHARLES
Cette tante dont vous m'avez parlé?...
Une bonne vieille religieuse, étrangère au monde, encore plus que mon père, qui, lui, général de l'empereur, ne l'a quitté que forcément, il y a trois ans, lors du départ pour Sainte-Hélène.
CHARLES
Et qui, depuis, cherchant dans des entreprises d'industrie une vie active dont il s'était fait une habitude et un besoin, semblait vous oublier.
MARIE
Il m'aime avec tendresse, m'entoure d'un luxe inutile, de maîtres de tous genres ; mais les choses de la vie du monde, je les ignore ! .. pour me conduire, je n'ai pu consulter que ma raison et mon cœur.
CHARLES
Oh î qu'ils vous ont bien inspirée !...
MARIE
Il me semblait qu'il y avait des choses que le cœur d'une jeune fille ne pouvait apprendre que de sa mère, et je passais des heures entières à rêver, incertaine et insouciante de tout !... puis, un jour, cette vie monotone s'anima ; ces mots de tendresse que je chantais sans les comprendre, ils eurent un sens qui fit trembler ma voix; ces figures que ma main dessinait prirent une expression pour moi ; je sentis la poésie, les arts, que, jusqu'alors, je n'avais fait qu'ap-
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prendre; mes journées se composèrent de crainte, d'espoir, de trouble et d'attente !... Je ne devinais pas ce qui avait ainsi changé toute ma vie, ce qui avait donné une âme à tout!... oui, moi, je l'ignorais encore, Charles !... (souriant) vous le saviez déjà vous !... (Elle lui tend la main qu'il baise.) Je vous aimais!...
CHARLES
Alors, il me vint une idée terrible : votre père, disait-on, avait triplé sa fortune; il devait être ambitieux pour sa fille riche et belle... et moi, je n'avais rien qu'une modeste place ! oh !... comme je tremblais quand je vins le trouver!... mais lui, souriant avec une admirable bonté : «Enfant, me dit-il, pourquoi tremblez-vous?... je ne suis qu'un vieux soldat, mais moi aussi, j'ai eu vingt ans, et je ne l'ai pas tellement oublié que je vous eusse laissé chaque jour près d'une jolie lille, si je ne m'étais dit : Le fils de mon ancien compagnon d'armes peut aussi devenir le mien. »
MARIE
Comme il est bon, mon père !... mais il n'est pas aussi riche qu'on le croit : je sais même que des pertes récentes ont fort diminué cette fortune qui vous effrayait.
CHARLES
Vous croyez?
MARIE
Mon père ne parle pas de ses affaires ; mais je l'en vois parfois très-préoccupé ; il reste là, absorbé dans ses calculs !... (Elle va au secrétaire.) Voyez!... des chiffres! autrefois c'étaient des cartes, des plans!... alors, mon père était plus gai; il parlait de ses campagnes.
CHARLES
Que voulez-vous? trois ans de paix! plus de batailles!... plus d'ennemis à vaincre! c'est triste! que dirons-nous donc, nous jeunes gens qui n'avons pas eu notre part de sa gloire? marie , elle ouvre la boîte qui est dans le secrétaire, et en laisse retomber vivement le comercle en jetant un cri.
Ah!...
CHARLES
Qu'est-ce donc?
MARIE
Rien! un enfantillage! je n'aime pas à voir et à toucher des armes, et cette boîte renferme des pistolets anglais, que M. de Melcourt a rapportés pour mon père, à son dernier voyage à Londres.
Cette frayeur, quand justement nous parlions de gloire !