ACTE I, SCENE I
ISABELLE
Dans une de ces promenades que vous aviez ordonnées pour ma santé, monsieur le docteur, je rencontrai Charlotte, une amie d'enfance, plus âgée que moi de plusieurs années, et mariée depuis quelque temps à M. le marquis de Tréneuil. Elle vint me voir : et ce ne fut pas sans peine que j'obtins d'aller quelquefois chez elle et de paraître à quelques uns de ses bals.
MADAME DE COURTENAY
Madame de Tréneuil est trop lancée dans le monde.
DAMBLEVILLE.
C'est une femme à la mode, très-riche et très-spirituelle; sa maison est brillante et recherchée; je ne manque pas une de ses soirées. Cela fait bien pour un médecin !
MADAME DE COURTENAY
Oui ; mais pour une jeune personne ?
Isabelle , d^un ton caressant.
Oh ! ne vous repentez pas d'avoir cédé à mes prières ! vous étiez trop sévère ! {Elle V embrasse.) Voyez : je suis plus heureuse, et je vous aime encore davantage.
MADEMOISELLE MONISTROL
Qu'elle est charmante !
ISABELLE
La belle chose qu'un bal ! Le premier jour, j'en fus éblouie ! Ces toilettes, ces fleurs, cette musique, cette foule, tout resta devant mes yeux bien longtemps après ! La nuit, le jour, quand je voulais lire, travailler, écouter, ma pensée n'était plus avec moi, elle était encore et toujours au bal !
MADAME DE COURTENAY , à part.
Hélas !
(Léonce retombe dans son état de tristesse.)
MADEMOISELLE MONISTROL
Mais aussi quel bal ! C'est moi qui accompagnais mademoiselle de Monville.. Quelle fête ! quels...
dambleville , riant.
Quel rhumatisme vous avez gagné !
MADEMOISELLE MONISTROL
La chaleur éteignait les bougies ; on a ouvert une fenêtre derrière moi, et, cela est vrai, j'ai gagné des douleurs clans la tête, un mal de dents affreux ; j'ai eu les pieds écrasés par les walseurs, et personne ne m'a adressé la parole ! A toutes les fêtes il y a des gens auxquels il en arrive autant! Mais c'est un grand honneur et un grand plaisir d'y être admis
DAMBLEVILLE.
Certainement !
"02 ISABELLE
ISABELLE
Ce qui m'enchantait, c'était toutes ces célébrités , ces orateurs , ces poètes, ces artistes! Oh ! quand j'entendais prononcer un illustre nom, moi, craintive et timide ordinairement, eh bien ! je me pressais avec la foule, je cherchais celui qui le portait, j'épiais ses paroles, je voulais deviner sur son front, dans ses yeux , la puissance de sa pensée , la cause de cette renommée si brillante. Léonce , avec exaltation et saisissant les mains de Dambleville.
Àh! vous le voyez, mon ami , j'ai raison! Pour obtenir le talent et la gloire, ce n'est pas trop de consumer sa vie dans un noble travail, de renoncer aux plaisirs, au monde, à la fortune.
Où voyez-vous qu'on renonce à tout cela, s'il vous plaît? Votre gloire, à vous, est un trésor d'avare, qui ne profite qu'aux héritiers ! Dans un temps d'industrie comme le nôtre, on escompte son immortalité, et quand on en a tiré un peu de bruit et beaucoup d'argent, on trouve qu'on a fait une bonne affaire.
ISABELLE
Mais parmi tant de personnes , savez-vous , monsieur Léonce , quel-nom me frappa tout de suite? Celui de ce jeune homme qui vous sauva la vie sur les bords du Tibre. léonce, avec joie.
Albert de Montigny ?. ..
ISABELLE
Oh ! redites-nous donc encore les détails de cette soirée! Ils
m'ont tant frappée !...
léonce , Rapprochant d'elle et d'un ton un peu tendre.
Quoi! cela vous intéresse?...
Isabelle , affectueuse.
En pouvez-vous douter? Mais pourquoi nousaviez-vous quittées?... léonce , gaiement.
Le docteur avait dit qu'on échappait à sa pensée par le mouvement et les voyages, et je partis pour l'Italie. Eh bien! de tous les objets qui passèrent sous mes* yeux, je n'avais rien vu, quand j'arrivai à Rome avec une fièvre ardente, qui ajoutait toute sa force aux pensées que j'avais voulu fuir. Un jour que j'essayais de m'y soustraire par la fatigue, mon cheval s'emporta ; je sentis confusément que nous quittions la route , qu'à travers des pierres et des fossés nous suivions une pente rapide, effrayante ; mais la fièvre et la fatigue, qui me laissaient encore le sentiment du danger , m'ôtaient l'envie et le pouvoir de m'y soustraire, et quand mon cheval se précipita dans le Tibre, je ne sais ce qui se passa ; j'avais perdu connaissance.