CHAPITRE VIII
jusqu'à la CLOTURE ANNUELLE
Enfin, la nouvelle salle débarrassée de ses échafaudages, lavée, vernie, cirée, tapissée, achevée de peindre, put être jugée par les critiques ; sévèrement par les uns, portée aux nues par les autres.
Les uns écrivirent :« La nouvelle salle est majestueuse et imposante au premier coup d'oeil, par sa forme et par sa structure ; mais elle perd dans les détails, et par l'habitude de la voir, tout le mérite qu'on a cru d'abord y remarquer. Elle est d'une hauteur démesurée, et les Chanteurs dans l'opéra, comme les Acteurs dans la comédie, ont l'air de prédicateurs ou de chantres de cathédrale. »
« Dans les pièces à grand spectacle, et dans celles où la scène est variée, il y a six cents places perdues, trois cents de chaque côté, par un mur prodigieux qui soutient l'arcade de l'avant-scène. »
« Les deux Renommées gigantesques qu'on a gauchement plaquées sur ce mur sont du plus mauvais goût ; et l'ornement de cette salle, en papier brun, a^ec des têtes coupées^ des griffons et mille autres enfantillages qui ne signifient rien, ne répond nullement au genre d'un spectacle, avec lequel très peu, dans Paris, peuvent rivaliser. »
« La forme des loges est détestable ; outre qu'elle nuit prodigieusement à la recette, parce que ces loges étant fermées de toutes part, comme des cabinets de bains, ne sont propres qu'à la même société. »
On sentait dans la construction de ces loges l'influence de
Viotti, qui les avait voulues exactement copiées sur celles de la Scala de Milan, et généralement de tous les théâtres d'Italie, où les familles s'enferment pour être dans leur propriété ; ces loges étant achetées par elles et devenant leur exclusive .et entière possession. En France, il n'en était pas de même. Les places de loges étaient détaillées. Aussi le critique ajoute-t-il :
« Si un troisième spectateur arrivant aperçoit deux personnes de la même société dans une de ces loges, il sent que sa présence les gênerait et lui aussi. Il ne veut pas les déranger ; et, s'il n'y a de place nulle autre part, il s'en va. De cette manière, chaque loge qui contiendrait cinq ou six personnes, n'en reçoit que deux. »
D'autres écrivirent : « Jamais salle de théâtre n'a offert à l'œil spectacle plus réjouissant. On y voit bien de toutes parts. Et le spectateur placé aux fauteuils de l'orchestre peut se figurer être le centre d'une majestueuse corbeille de fleurs. »
Dans VArchitectonographie des Théâtres^ je lis :
« En somme, cet édifice, avec tous ses défauts, n'en est pas moins un des plus agréables théâtres de Paris ; et, quand on envisage l'exiguïté et la situation du terrain, on ne peut qu'admirer lé talent des architectes qui ont su en tirer un si grand parti.
« Le lustre qui éclaire la salle de la rue Feydeaii, le plus beau, sans contredit, qu'on voie dans aucun théâtre de Paris, est dû au talent de Vwien, qui en a fait un plus beau encore pour le grand Théâtre de Bordeaux. »
J'aurai tout dit sur cette nouvelle salle, quand j'aurai écrit qu'extérieurement, le monument avait 26 mètres de largeur sur 46 de longueur ; que les voitures y pouvaient entrer à couvert, par trois grands arcs pratiqués dans le soubassement de la salle de spectacle, qui se trouvait être au premier étage ; que la façade de ce premier étage était ornée de huit cariatides, dans le style de « celles du Temple de Minerve Poliade, à Athènes. »
L'élévation de cette façade était de 17 mètres.
La scène était large de 16 mètres.
Le rideau d'avant-scène représentait Apollon couronnant les deux muses Eutherpe et Thalie.
Je reviens au répertoire joué dans le nouveau théâtre :
Mars 1791. — Le 3 Mars^ on donna la première représentation de : Le Couvent^ ou Le Bienfait de la loi^ drame en prose, en 2 actes, avec des chœurs, par M. Pujoula.
Cet ouvrage fut annoncé, à partir de la seconde représentation, sous le titre de: Amélie, ou le Couchent. La musique des chœurs était de M. Martini.
A la première représentation, cette pièce essuya un échec complet ; les longueurs en furent la cause. L'auteur, ayant écouté les sages conseils que lui donnèrent les Comédiens, consentit à faire de nombreuses et intelligentes suppressions, et, dès la seconde représentation, sous son titre nouveau, le succès s'accentua et se manifesta par de nombreux applaudissements.
Le Journal de Paris écrivit : « Cet ouvrage offre beaucoup d'intérêt ; des tableaux et des situations attachantes.
(( Mlle Josset a joué le rôle d'Amélie avec beaucoup de sensibilité. Les autres rôles sont joués avec ensemble par MM. Deçigny, Pélissier, Montgautier et Paillardelle. Nous avons vu, avec plaisir, parmi les nonnes du couvent, Mlles Baletti et Mandini. Mme Verteuil remplit très bien le rôle de la Supérieure. »
Un autre critique, traitant du même sujet et jugeant les mêmes acteurs, fait également l'éloge de la pièce : « L'auteur est aussi estimable par sa morale que par la manière attachante dont il sait la mettre en action. M. de Vigny joue l'amant d'Amélie avec une énergie, une âme et une dignité qui lui font honneur, et Mlle Josset y est aussi intéressante qu'elle est johe. On jurerait qu'elle est vraiment sensible. »
Le 16 Mars, première représentation de Les Capucins, ou Faisons la paix ! comédie nationale en prose et en 2 actes, par le Cousin Jacques.
Beffroy d'Origny, qui signait du pseudonyme : Le Cousin Jacques, son journal I^es Nouvelles Lunes, et ses productions
théâtrales, avait écrit aux rédacteurs du Journal des Petites Affiches^ quelques jours avant la représentation :
« Messieurs,
(( La pièce des Capucins^ annoncée au Théâtre de MON- SIEUR, n'est point du tout une histoire de couvent, comme quelques journalistes ont voulu le faire entendre. Je pense, comme eux, que toute cérémonie religieuse est déplacée sur la scène, et j'ai souvent blâmé dans « Mes Nouvelles Lunes )) les signes de croix, les autels et tout ce qui peut compromettre la rehgion au théâtre. Je me déclare d'avance l'auteur de cette pièce, uniquement pour rassurer les spectateurs sur la pureté de mes intentions, qui sont toujours pacifiques et décentes, comme on a pu en juger par Nicodème^ etc. (1). C'est là mon seul mérite et j'ose m'en prévaloir. Je ne demande à vos lecteurs qu'une grâce, c'est de ne se prévenir ni pour moi, ni contre, et de ne juger ma pièce qu'après l'avoir vue. »
« Louis^ Abel^ dit Le Cousin Jacques. »
Beffroy d'Origny^ dans ses Noui>elles Lunes, s'était fait de nombreux ennemis, égratignant à droite, écorchant à gauche, fustigeant en haut et en bas. Aussi redoutait-il que l'on malmenât sa pièce nouvelle. Ce qui arriva, du reste, malgré La lettre préparatoire que l'on vient de lire. La pièce fut tellement sifflée qu'elle ne put être jouée entièrement. On baissa le rideau avant la fin du second acte.
UAlmanach général des Spectacles fit paraître l'article suivant :
« Jamais pièce n'est tombée avec autant d'éclat que celle-ci, et jamais pièce n'a été plus vivement applaudie. On a fait recommencer des tirades entières au premier acte ; et c'est au second acte que les si, les non, les brouhahas et les sifflets ont forcé de baisser la toile. Une cabale déterminée a saisi
(1) Nicodême dans la Lune, pièce du Cousin Jacques, avait obtenu l'année précédente un très gros succès, sur le Théâtre Français Comique et Lyrique; du Boulevard du Temple.
avidement tout ce que l'auteur avait laissé de défectueux; mais l'expérience de plusieurs pièces, données depuis, nous a pleinement convaincus que si le nom de l'auteur n'eût pas été connu, le public n'eût pas été si exigeant ; et que, sur beaucoup d'autres théâtres les Capucins eussent réussi. »
Les journalistes n'étaient pas tendres entre eux et ne se ménageaient pas les expressions, quand ils se trouvaient en divergence d'opinions.
C'est dans ce même Almanach général que je lis encore à propos de cette pièce des Capucins :
« Le « Griffoneur Gauthier », dont le nom seul est une injure pour un honnête homme, et une épigramme pour un homme de goût, s'est permis, à son ordinaire, dans son « délicieux journal », les invectives les plus grossières et les assertions les plus fausses à l'occasion de cette pièce. L'estime qu'on a pour cet homme instruit et délicat et la foule prodigieuse de ses lecteurs, a décourage l'auteur des Capucins qui, comme on en a vu la preuve, n'a plus voulu travailler pour le théâtre. (1) Le Club des Bonnes Gens (pièce jouée quelque temps après sur ce même théâtre) que Vingénieux Gauthier, écrivain très désintéressé et tout à fait sans reproche, a sali pareillement de son attouchement venimeux, atteste le découragement de son auteur et Vimprohation du public. »
Cette virulente attaque avait été sinon écrite, du moins inspirée par Beffroy d'Origny, dit le Cousin Jacques, qui semait sa prose un peu partout, même quelquefois dans l'Almanach Général. Il s'attendait à une provocation du sieur Gauthier, qui ne broncha pas et se contenta par la suite de frapper à plumes acérées, sur toutes les productions nouvelles du Directeur des Nouçelles Lunes.
Le dit Gauthier avait même commencé un de ses articles par ces mots : « Un folUculaire, décochant des traits, ne doit jamais répondre à ceux qu'on lui lance. Si son sang coule d'un des traits ennemis lancés, il doit se contenter de l'essuyer. Un
(1) Cet article parut dans V Almanach général des Spectacles, neuf mois après la première représentation des Capucins, par conséquent longtemps après l'article critique du sieur Gauthier.
journaliste, qui répond à une injure, est un homme perdu. Il donne la preuve que les traits des adversaires ont porté et qu'il a été grièvement atteint ; ce qui peut entraîner, dans son argumentation, une grande faiblesse déterminant la mort. »
Les comédiens du Théâtre de MONSIEUR, surexcités par Viotti, avaient demandé d'être reçus à la barre de l'Assemblée nationale pour y présenter certaines revendications contre la Comédie Italienne^ qui ne cessait de lancer des bâtons dans les roues de leur char de triomphe. Dans sa séance du samedi 19 Mars^ l'Assemblée décida que « MM. les Comédiens adresseraient leur pétition aux Comités qui doivent naturellement en connaître, avant que d'arriver jusques à Elle. »
Le 25 Mars^ par ordre supérieur, dans tous les théâtres, représentations au PROFIT DES PAUVRES.
A{>rilil^i. — Le 2 Avrils Mirabeau mourait. Par ordre de la municipalité, le Théâtre de MONSIEUR, comme tous les autres théâtres et, même, petits spectacles de Paris, firent RELACHE.
Le 3 Avrils début de Mlle S^^-J âmes ^ par le rôle de Verbina, dans le Marquis Tulipano.
Mme Le Sage^ créatrice du rôle de Verbina, était une femme des plus vertueuses, fidèle à son mari, ce qui exaspérait fort les «jeunes et vieux libertins», qui hantaient les coulisses.
Tous avaient vu leurs amoureuses tentatives piteusement échouer devant l'inflexible rigueur de l'excellente et charmante comédienne. Aussi lui en voulaient-ils fort, et l'accusaient-ils, auprès de la Direction, d'être dans ses rôles d'une froideur décourageante.
Ils firent tant et tant, que Viotti se laissant gagner à leurs malveillantes insinuations, avait engagé Mlle S^^-James qui arrivait de Nantes, et l'avait fait débuter dans un des meilleurs rôles de la sacrifiée Mme Le Sage.
L'épreuve resta cependant tout à l'avantage de cette dernière. Le public, le vrai public, le public payant, absolument en dehors des intrigues amoureuses des frelons bourdonnants, fit sentir aux Directeurs, par la froideur de son accueil, qu'ils avaient eu tort de subir une aussi méchante pression.
THEATRE DE « MONSIEUR » 13î
Sans être sifflée, Mlle Ste-James fut accueillie, nous dirions aujourd'hui, d'une façon « plutôt fraîche. »
Mlle Ste-James s'entêta à vouloir tenir tête au parterre. Elle demeura quand même la pensionnaire du Théâtre de MONSIEUR. Bientôt criblée de dettes, poursuivie par d'impitoyables créanciers, elle trouva, quelques mois plus tard, dans une fugue retentissante, le remède à tous ses déboires.
Un beau soir, affichée, elle ne parut pas au théâtre. Et, après une minutieuse enquête, on apprit qu'elle était partie en Belgique, dans un carrosse fourni par l'Amour, sous la protection d'un certain M. de C...., très épris d'elle et fortement millionnaire.
Qui fut penaud ? Ce furent les trop faibles Léonard et Viotti, lesquels s'empressèrent de rendre à Mme Le Sa^e les rôles dont ils avaient tenté de la déposséder.
Le jeudi 7 Ai>ril, première représentation de : // Tamburno notturno (le Tambour nocturne), opéra italien en 3 actes, musique del signor Paësiello.
Voici, sur cette pièce, l'opinion exprimée ipar M. LeBruii, dans son article publié par Y Almanach de l'éditeur Froullé :
« C'est une traduction platte et triviale du Tambour nocturne « des Français ». On y a distingué des morceaux de musique faits par M. Mengozzi^ qui ont été vivement et justement applaudis. Mais la longueur de cette pièce en a tué tout l'intérêt. Jamais le Théâtre de MONSIEUR ne fera de recettes avec des morceaux de musique, bons pour les concerts et ridiculement ennuyeux sur la scène, où le public ne vient pas seulement pour entendre, mais pour voir. »
Le critique du Journal de Paris écrivit de son côté :
« Le titre seul annonce une comédie de Destouches, que l'on a arrangée pour la musique. Le fonds de l'ouvrage est à peu près conservé ; mais les accessoires sont différents. »
« On ne retrouve pas le méthodique M. Pincé dans la nouvelle pièce du Théâtre de MONSIEUR. »
« En revanche, on y a fait entendre deux rôles épisodiques, qui ne sont admissibles que dans des farces itahennes. C'est
un poète plus imbécile que fou ; c'est son oncle, qui l'admire, lui et ses plates productions. On se moque de ces deux personnages, ce qui amène une scène de l'invraisemblance et du burlesque le plus outré. »
(( La musique est de Paësiello et digne de la réputation de ce grand compositeur. On y a applaudi une foule d'airs de différents genres, que les acteurs ont chantés avec la perfection qu'on est accoutumé de trouver à ce spectacle. »
Le lendemain^ 8 Avrils première représentation de U Imprimeur^ ou la Fête de Franklin^ comédie en prose et en 2 actes, par M. Desfontaines.
Opinion d'un premier journaliste : « Le fonds de cette pièce est peu de chose ; la marche en est un peu lente et n'a pas assez de mouvement. Mais le but en est louable, le style en est pur. On y retrouve l'esprit et la finesse de l'auteur. Il a fallu du courage et de la hardiesse pour censurer l'abus de la Presse dans un moment où la rage des libelles bouleversait tout l'Empire. Cet ouvrage a très bien réussi. M. Pélissier y joue un rôle de Gascon^ compagnon imprimeur^ avec beaucoup de vérité, et le public regrette que ce rôle ne soit pas plus longtemps en scène. »
« On voit, dans cette pièce, le buste de Franklin porté en triomphe par des gardes nationales et couronné par M. Paillardelle qui jOue l'Imprimeur. L'air du vaudeville est mal choisi ; c'est un air de romance de M. Chardini^ qui ne va qu'à des paroles sensibles ou pastorales. »
Autre opinion d'un second journaUste : « Est-ce un succès que celui de cet Imprimeur ?... Nous ne pouvons pas le constater. Un parti-pris grotesque d'applaudissements nous engageait presque à siffler l'ouvrage. Nous nous sommes abstenus. Et puis, quelle nécessité de couronner en scène le buste de Benjamin FrankHn ? Tout cela, nous le répétons, tient de l'absurde, qu'excuse seule l'exagération des passions du moment. »
Troisième opinon d'un troisième journaliste : « La liberté de la Presse est à l'ordre du jour et traitée de main de maître dans ces deux actes qui présentent de bons principes et des traits agréables qui n'ont pas échappé aux spectateurs. »
De tout ceci, on peut conclure que ces opinions littéraires étaient surtout formulées selon les opinions politiques.
Le samedi 16 Açril, CLOTURE de tous les théâtres, pendant la Semaine Sainte, le jour de Pâques compris. Seuls, les Cirques, Concerts et Spectacles de physique amusante, sont tolérés, sauf le jour du Vendredi-Saint.
Viotti n'était pas homme à laisser échapper l'occasion d'organiser des concerts, avec l'admirable orchestre qu'il avait su se composer et la superbe troupe de chanteurs Italiens et Français qu'il était parvenu à grouper autour de lui.
Il trouva cependant une certaine opposition de la part de son associé Léonard Autié^ lequel, sermonné par sa puissante protectrice, la Reine, très dévote et très superstitieuse, dit à Viotti : « Sa Majesté prétend que faire de la musique, triste ou joyeuse, sacrée ou profane en tel jour, c'est toujours faire de la musique ; ce qui ne doit pas être quand l'heure est consacrée à la retraite et à la prière. La Reine prétend que cela peut nous porter malheur ! ... »
Viotti résista.
— Partout, répondit-il, on fait de la mousique sacrée, pendant la semaine sainte ; perché la mousique^ elle est agréable aux oreilles du Bon Diou ! . . .
En conséquence, le Jeudi Saint^ 21 Açril^ fut donné, au Théâtre de MONSIEUR, un concert spirituel ainsi composé :
1^® partie : Symphonie de M. Haydn. — M. Simoni, ténor, engagé cette année au Théâtre de MONSIEUR, chantera pour la première fois un air de M. Bianchi ; M, Rode exécutera un concerto de violon de M. Viotti ; Mme Morichelli chantera une scène de M. Paësiello.
La colère de Viotti contre Mme MoricheUi s'était peu à peu apaisée. La perspective de la payer sans qu'il employât son incontestable talent, lui tenait au cœur. Aussi la fit-il, insensiblement, rentrer dans le répertoire.
2^ partie : Symphonie de M. Haydn; M. S imo ni chemierdi un autre air de M. Bianchi ; Mme Morichelli chantera un air de Giordaniello ; M. Jancéwicz exécutera un concerto de
134 TlIKATRE DE (( MONSIEUR »
violon ; Mme Morichelli et M. Simoni chanteront un duo de M. Gazzaniga.
On commencera à 7 heures.
Le lendemain, Vendredi-Saint, 22 Açril, nouveau Concert spirituel, dont le programme était entièrement renouvelé.
Le lundi, 25 Açril, le théâtre rouvrit ses portes profanes, par le Nozze di Dorina.
Le Journal de Paris, dans sa revue annuelle des Théâtres de la capitale et de leurs travaux, s'exprime ainsi sur celui' dirigé par MM. Léonard et Viotti :
« Le travail de ce Théâtre a été immense ; les amateurs de la bonne musique et de la belle exécution voient avec joie qu'il n'a pas été infructueux. Depuis l'ouverture de la salle nouvelle, rue Feydeau, l'affluencc s'est remontrée et parait se soutenir. On n'a rien à désirer, au moins du côté du zèle des acteurs des trois troupes. On va en avoir la preuve :
« La troupe Itahenne a monté dix grands opéras et un intermède. »
« La troupe d'opéra Français a donné sept grands ouvrages. ))
« Nous n'osons qualifier le succès de ces ouvrages ; presque tous ont été fort applaudis ; mais, ils ont amené peu de monde. »
« La troupe de comédie a donné sept pièces en 3 actes, sept en 2 actes, et trois en un ; en tout, dix-sept ouvrages. »
Les trois troupes avaient donc donné trente-sept ouvrages.
Le samedi 30 Açril, première représentation de La Vengeance du Bailli, ou la suite d'Annette et Luhin, comédie en 2 actes, mêlée d'ariettes, paroles de M. Façart père, musique de M. Jadin.
Critique de la pièce : « Les paroles de cette comédie mêlée d'ariettes ont paru d'un style plein de fraîcheur, de grâce, et dignes de la jeunesse de M. Façart père, qui en est l'auteur. La musique de M. Jadin a paru d'un ton trop au-dessus de celui des personnages ; on y désire moins de prétention à l'harmonie et plus de chant. Cependant plusieurs morceaux ont été fort applaudis; entre autres, un trio, un morceau de
Lubin et VOrage. En tout, la pièce, sans valoir son aînée, a néanmoins fait plaisir. »
Il est à remarquer qu'au théâtre, les suites de pièces à grand succès ont toujours été très inférieures à leurs devancières : La suite des Saltimbanques ? le triomphe d'Odiy ; Le Gamin de Paris dans son ménage^ suite du Gamin de Paris^ le triomphe de Bouffé. Dromadar el Panadier, la suite de La Question d'Orient^ piécette triomphale de Jules Moineaux, dans laquelle Lassagne était inimitable ; Le Fils de Choppart^ suite du Courrier de Lyon, le grand succès de Paulin-Ménier et nombre d'autres ont toutes été des déceptions amères pour ceux qui s'étaient imaginés pouvoir ressusciter des personnages dont le pubhc s'était engoué.
Seule, une pièce faisant suite, a triomphé, aveuglante, comique au-delà de tout ; terrible dans ses conséquences : Le Mariage de Figaro, succédant au Barbier de Séçille !
Une seconde a valu sa devancière. Le Fils de Giboyer, succédant aux Effrontés, du puissant Emile Augier.
MONSIEUR, à qui le Roi avait reproché, lors de l'ouverture de son théâtre, d'établir une méchante concurrence à la Comédie- Française et à la Comédie Italienne, avait répondu que telle n'était pas son intention. En conséquence, il avait ordonné à Léonard et à Viotti de ne se créer aucune querelle avec ces deux théâtres Royaux, leur interdisant surtout de leur prendre une seule pièce de leur répertoire.
Viotti avait magnifiquement répondu : « Altesse, on n'emprunte pas aux pauvres !... Nous nous vantons d'être des riches. )^
Aussi, ces deux théâtres n'avaient-ils pas eu l'air, tout d'abord de redouter beaucoup l'ouverture du Théâtre de MONSIEUR. Mais quand ils le virent s'étabHr, rue Feydeau, à deux ou trois cents mètres de leur salle Favart, ils commencèrent à pousser les hauts cris.
Dans un hvre très intéressant de M. Maurice Albert, Les Théâtres des Boulevards, je relève ceci :
« On trouvait à ce spectacle (Théâtre do MONSIEUR) tous
les genres réunis et bien traités. Choix des acteurs, choix des pièces, impartialité sévère et scrupuleuse dans l'examen des uns et des autres, procédés honnêtes avec les auteurs, fidéhté à remplir les engagements, récompenses proportionnées aux talents, fonds suffisants pour soutenir l'entreprise, c'était plus qu'il n'en fallait pour dépasser le but proposé. »
Aussi le public s'était-il mis à courir en masse à la nouvelle salle, faisant le vide à la Comédie-Française et surtout à la Comédie- Italienne^ située, je l'ai dit, proche le Théâtre de MM. Léonard et Viotti.
Les dettes de la Comédie-Française étaient énormes à cette époque. Elle devait « plus d'un milHon de livres. »
Elle déclarait, si elle n'était pas très soutenue^ n'être plus en état de payer ses Pensions de retraites.
Dans sa séance du 13 Janvier 1791, l'Assemblée nationale, sur un rapport fait par M. Chapelier au nom du Comité de. constitution, sur une pétition des auteurs et acteurs, décrétait, au grand désespoir de la Noble Comédie :
« Les ouvrages des auteurs morts depuis cinq ans et plus deviennent propriété pubhque et peuvent, nonobstant tous anciens privilèges qui sont abohs, être représentés sur tous les théâtres, indistinctement. »
C'était la dispersion des chefs-d'œuvre composant le noble répertoire de ce beau théâtre. C'était Corneille, Racine et Molière jetés à tous les vents du Boulevard.
Bien que la plupart des pièces de Molière fussent considérées — dit un certain Monsieur ColHnet, écrivant dans une feuille que nous qualifierions de chou, si ce n'était faire injure à cet excellent crucifère, le Journal d'Hier et d'Aujourd'hui — comme de « pauvres farces, grosses de lourdes et obscènes plaisanteries. »
L'un des défenseurs de la pleine liberté des théâtres, écrivait même à propos de Georges Dandin : — C'est de nouveau M. Maurice Albert qui me fournit ce renseignement — « Cette comédie (Georges Dandin) pouvait n'être pas licencieuse au temps de Mohère ; mais aujourd'hui, c'est bien la pièce la plus indécente, la plus scandaleuse que la corruption raffinée
puisse offrir pour enhardir le crime d'adultère et ridiculiser l'honnête homme trompé. Elle me parait une des pièces à proscrire du Théâtre, si l'on ne veut pas que l'adultère soit pubhquement regardé comme une gentillesse. »
Et M. Viotti avait dit dédaigneusement à Léonard : « Peu nous importe ce Molière. Nous n'avons pas besoin de le leur prendre. Nous avons pour nous Goldoni ! le grand, l'incomparable Goldoni !...
La Comédie-Française et la Comédie-Italienne s'alhaient donc contre le Théâtre de MONSIEUR, dont les recettes allaient en augmentant, au détriment de celles de ces deux grands Théâtres, qui continuaient à s'intituler Royaux.
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