CHARLES-PHILIPPE
Or, qu'avait fait le très intéressé plus qu'intéressant signor Viotti ? Dans son énorme amour-propre, exempt de tout scrupule, il s'était tenu ce raisonnement :
— Je suis de moitié plus fort que tous mes musiciens réunis, comme instrumentiste, comme batteur de mesures et comme Directeur. Si mon orchestre est excellent, c'est à moi qu'il doit de l'être, à moi son maître, son créateur, à moi qui l'ai su grouper. J'ai donc droit à la moitié de la libérahté que lui envoie, par mon canal. Son Altesse Royale Monseigneur d'Artois. »
Et sur les six cents livres, M. Viotti en avait retenu trois
cents, qu'il considérait comme sa part légitimement acquise et due.
Les instrumentistes du Théâtre de MONSIEUR, instruits par le trésorier de la Maison de Son Altesse Royale, de l'envoi qu'elle avait daigné leur faire, se montrèrent fort désagréablement surpris lorsque le signor Viotti les mit en possession des trois cents livres. Trois d'entre eux, MM. Ferrari, le claveciniste. Bruni, le premier des violons et Navoigille, le premier des seconds violons, proposèrent à leurs camarades « de ne pas profiter des seules trois cents livres à eux échues, dans le partage illégal fait par acte frustratoire de M. Viotti », alors qu'ils avaient incontestablement droit aux six cents, et de les abandonner aux pauvres.
Il y eut quelques protestations ; mais les protestataires finirent par se rallier à l'avis de la majorité, et dans un élan de dignité peut-être \m peu exagérée, les trois cents livres furent portées solennellement et « en corps » aux Directeurs du Journal de Paris, lesquels s'empressèrent d'insérer la note que j'ai citée plus haut.
Les musiciens de l'orchestre de MONSIEUR redoutaient un peu la fureur dans laquelle allait entrer le signor Viotti, en apprenant leur démarche ; mais l'illustre Chef était trop rusé pour laisser rien paraître du dépit que la note du Journal de Paris avait pu faire naître en lui. Il accueillit au contraire ses « carissimi amici )> avec de grandes démonstrations de joie et chaudes poignées de mains, les féhcita bruyamment de « la pensée généreuse éclose en eux, per soulager les misères poubliques )), poussant même la douce hypocrisie jusqu'à leur dire : (^ Combien zou regrette que vous ne m'^açiez pas assoucié à contre belle pensée ; paurais été si houroux d'y apporter aussi mon obole. )>
Et comme un des musiciens lui riposta maUcieusement •: Mais il est encore temps. Maître ! il s'empressa de dire : « Non ! non! il est troup tard! J'aurais Vair de ne plous marcher à la tète de mon illoustre phalange ; puisque j'arriverais après elle. »
« L'illustre phalange » se gaudit fort du recul de son cher Maître, connaissant son excessive rapacité ; elle se réjouit
aussi en pensant que la note du Journal de Paris tomberait inévitablement sous les yeux de S. A. le Comte d'Artois, qu'il demanderait l'explication de cette générosité ; ce à quoi, tous s'empresseraient de dév^oiler l'acte parcimonieux et draconien del signor Viotti. Il n'en fut cependant rien. Monseigneur se faisait fort peu lire les Feuilles. Jamais les musiciens de MONSIEUR ne furent interrogés par Mgr le Comte d'Artois. Ou bien peut-être, le Prince, s'il eut connaissance du fait, fut-il d'avis qu'il signor Viotti avait eu raison d'agir comme il avait agi.
Pas d'autres nouveautés à signaler ne furent jouées dans la fin de ce mois de février.
Un incident, cependant, que je relève dans la Police de Paris dévoilée, à la date du 27 février : « C'était hier la Fête de la Demoiselle Lajond, du Théâtre de MONSIEUR. M. de Laferté, qui lui portait un bouquet, n'a pas été peu étonné de trouver, dans le lit de la demoiselle, le Mousquetaire noir, Saimsoji, qui ayant pris le devant, lui en mettait un. L'œil morne et pensif, M. de Laferté se retire, et va offrir son bouquet à Mlle Razetti^ du Théâtre des Italiens. II y rencontre le comte de Bétozenski, qui se levait et s'habillait. Il s'aperçut trop tard qu'il avait commencé ses visites trop matin. ))
Mars 1789. — Le 9, les Chanteurs Français donnèrent la première représentation de V Antiquaire.opéru français, parodié sur la musique itahenno del signor Crispini.
Les Comédiens, ou plutôt les Chanteurs Français goCitôrent ce soir là les joies du triomphe. Ce fut leur première grande victoire.
Cela contraria fort il signor Viotti quand il vit les mines refrognées et déconfites de ses Chanteurs Italiens, furieux du succès qu'avaient obtenu MM. Le Sage, Martin et Fleury, ainsi que Mmes Fonseiiil et Lesage.
Il les consola en leur disant : Cest de la mousique italienne ; et la mousique, il a fait passer les paroles françaises. Cest {>ous autres qui chantez pendant qu'ils parlent. » Le \2 Mars, la troupe des Comédiens Français joua : le
Fabuliste, comédie épisodique en deux actes, en vers, par M. Landrin.
Voici ce que dit de cette pièce Le Périodique du jour : « Depuis l'ouverture du Théâtre de MONSIEUR on y a joué plusieurs pièces françaises et nous avons gardé sur toutes un silence presque absolu. C'est que toutes avaient eu un sort malheureux et que nous n'avons pas cru devoir attrister par des épitaphes, un Théâtre naissant et dont les progrès peuvent nous ouvrir une nouvelle source de plaisirs. Nous avons voulu attendre qu'une pièce plus heureuse, nous fournit l'occasion d'ouvrir ce genre d'annonces par un succès, et le spectacle d 'avant-hier, redonné hier, vient de faire naître cette occasion. »
« Le Fabuliste a été fort bien accueilh et applaudi jusqu'à la fin. Nous aurions désiré un peu plus de netteté dans quelques Fables, et pour les scènes, un peu plus de motifs. »
Ce fut le tour des Comédiens français à se rengorger. L'article ne se terminait pas là ; il continuait :
« M. Chevalier, qu'une réputation non contestée avait précédé sur le Théâtre de MONSIEUR, a joué le rôle du Fabuliste, avec des applaudissements très mérités. »
« La troupe Itahenne donnait ce même soir : La Serva Padrona. Cet intermède en deux actes et à deux voix, remis en musique par // signor Gio Paësiello, a obtenu un plein succès. Il a été très bien exécuté par le Buffe Luidgi Rafjanelli et Mlle Limpérani. Peut-être, par une autre distribution des deux rôles, aurait-on pu gagner du côté du charme de la voix ; mais peut-être aurait-on perdu aussi du côté du jeu théâtral. »
« Quant à la musique, il n'est pas douteux que quelques personnes ne regrettent quelque chose de l'intéressante simphcité de Pergolèse ; mais on ne peut qu'applaudir aux brillants effets qu'a su trouver le nouveau compositeur. Peut-être la nouvelle musique est-elle aussi plus dramatique que l'ancienne. »
Et le journaliste concluait :
« Au reste, ceci peut servir à confirmer une observation qu'il serait difficile de réfuter : c'est que de tous les Beaux- Arts^ la Musique est celui qui est le plus dépendant des iîifluences de la mode. »
Déjà !!!
Peut-être se figure-t-on que, dans un ouvrage joué, édité, jugé, l'on pût s'étonner de voir le sieur Gio Paësiello oser remplacer la musique du grand Pergolèse^i^xv la sienne propre.
Non !... Personne n'y trouva à redire : compositeui*s, chanteurs, acteurs, critiques, protecteurs des arts se tinrent coi ; aucun ne cria au sacrilège. A cette époque, cela semblait chose naturelle qu'un compositeur s'emparât d'un livret, sur lequel avait déjà travaillé im autre compositeur. Le fait s'est, du reste, renouvelé, presque de nos jours, en 1854 — ou fin 1853 — Donizetti donna aux Itahens ime Betty, qu'il avait écrite sur le poème du Chalet.
Adam y était consentant, du reste, et composa même des récitatifs pour remplacer le dialogue français.
Qu'est devenue cette partition du compositeur de Lucie ?
Mais je retourne au Théâtre de MONSIEUR.
Il signor Viotti seul se révolta contre le critique du Périodique. Il lui écrivit : « qu'il ne comprenait pas qu'un simple folliculaire osât le discuter, lui, Viotti, dans la distribution des ouvrages qu'il faisait représenter ; que s'il avait distribué le rôle à la demoiselle Marianna Limpérani, il l'avait fait avec sa science en l'art de la musique, dont ledit folliculaire devait avoir fort peu connaissance ; qu'il était le seul maître en son Théâtre, et que désormais le Journaliste n'avait qu'à ne plus venir assister aux représentations, ou à payer sa place, s'il lui plaisait de revenir. »
Le journaliste vint demander des explications au sieur Viotti. Ce fut son associé Léonard qui le reçut et calma la juste colère dudit, en lui donnant « plusieurs bonnes raisons satisfaisantes. »
La meilleure, nous le croyons, fut qu'il lui apprit la reconnaissance que les deux associés devaient à la puissante protection de « La demoiselle préférée de MONSIEUR ».
Quelques jours après, en effet, le même critique écrivait dans le même journal :
i( Nous nous étions peut-être un peu trop hâté de juger avec quelque sévérité, le talent de la jolie demoiselle Liinpérani. Le soir où nous avons apprécié son jeu, elle était, parait-il, fort émotionnée. Nous l'avons vue et entendue depuis et nous nous hâtons de réparer l'erreur, que nous avons eu tort de conmiettre, au vis-à-vis d'une jeune cantatrice aussi pleine de qualités que de goût dans son chant, et qui est appelée, nous n'en doutons pas, à avoir un avenir des plus intéressants. »
Rétractation était faite. Et ce fut Mlle Limpérani ellemême qui vint prier MM. Léonard et l'irascible Viotti de continuer les entrées gratuites au journahste repentant.
Le 23 Mars, la troupe des Comédiens Français donna la première représentation de : Le Roman., comédie en un acte, en vers.
(( Cette pièce est fort agréable à entendre, dit Le Mercure de France. MM. Gaillard elle, Montgautier, Mmes Lavigne et Lafond se sont livrés à du talent )).
Le 24 Afars^ la troupe Italienne donne à son tour, la preniière représentation de / Filosofi imaginari. (Le Philosophe imaginaire), intermède à quatre voix, musique ciel signor Paësicllo.
Cinq jours avant l'apparition de cet intermède musical, avait paru dans le Journal de Paris une note ainsi conçue :
'.( On prépare au Théâtre de MONSIEUR un nouvel opéra, intitulé / Filosofi imaginari. Cette pièce, écrite d'abord en trois actes et à cinq voix, fut mise pour la première fois en musique par Astarita, et eut beaucoup de succès. Réduite en intermède, à deux actes et à quatre voix, elle fut remise en musique à Saint-Pétersbourg, en 1782, par il signor Paësiello; et c'est cette même musique que l'on exécute en ce moment, avec tant d'applaudissements, sur le Théâtre des Beaujolais. Elle est arrangé, pour ce théâtre, par le même auteur qui a traduit Théodoro, pour le Théâtre de Versailles. »
« Faute d'avoir probablement des acteurs ou des chan-
teurs convenables, le Théâtre des Beaujolais en a changé le plan. Il a supprimé le rôle et les airs de la première femme^ quoique ce fussent les meilleurs de la partition ; a remplacé ce personnage par celui d'une soubrette, et introduit plusieurs morceaux étrangers. )^
« S'il est vrai que le Théâtre de MONSIEUR se dispose à nous donner le même ouvrage, je l'invite à nous faire entendre la Pièce originale sans suppression^ ni addition. »
« Les airs de la Première femme., supprimés aux Beaujolais., conviennent parfaitement à la charmante voix de Mlle Baletti et je ne doute pas que cette musique déhcieuse, rétablie dans son intégrité, exécutée par les prem^iers sujets et par l'excellent orchestre de ce Théâtre, n'y obtienne un succès proportionné à celui dont elle jouit ailleurs.
« Signé : UN ABONNE ».
Qu'était donc cet abonné qui connaissait si parfaitement l'historique de / Filosofi imaginari^ sa marche à travers les pays et sa mutilation aux Beaujolais ?
Pas autre que le signor Viotti, en personne ; lequel, pour attirer l'attention du pubhc sur la reprise qu'il allait faire, s'était tenu le raisonnement suivant : M. Delomel, le Directeur du Théâtre des Petits Comédiens de Monseimeur le Comte de Beaujolais^ est mon très excellent ami. Nos rapports sont on ne peut plus cordiaux. Il m'invite souvent à de très succulents repas, dont je ne voudrais pas me couper l'accès par des attaques directes ; et cependant il me faut l'attaquer lui et ses chanteurs, pour étabhr l'inévitable supériorité d'interprétation qui ne peut manquer de s'affirmer sur mon très illustre théâtre, par la qualité supérieure de mes chanteurs et l'excellence incontestable de mes instrumentistes. Comment faire ? Je vais tout simplement emprunter la plume d'un abonné, très amateur et très passionné de bonne musique et faire porter au Journal de Paris la note dont le besoin, pour le bien de mon administration, se fait sentir.
Et, sous ce couvert, il s'était mis à attaquer, « sans en avoir l'air )>, un Théâtre qui lui faisait concurrence par le
choix de ses pièces et des comédiens, lesquels, sans cependant arriver à la hauteur des siens, n'en étaient pas moins très aimés du pubKc, par conséquent redoutables. Aussi, s'empressa-t-il de se répondre à lui-même dans ledit Journal de Paris.
« Messieurs,
« Les administrateurs du Théâtre de MONSIEUR vous prient de prévenir les amateurs que l'intermède qu'ils annoncent sous le titre de / Filosofi Imaginari est en effet le même ouvrage que celui qu'on a entendu ailleurs, parodié en français. Cette musique sera exécutée sur leur Théâtre telle qu'elle a été écrite par il signor Pa'ésiello. Les trois rôles principaux seront joués par Mlle Baletti^ MM. Bovedino et Rajfanelli^ et le quatrième par une jeune personne qui, ri ayant nulle habitude de la scène^ a désiré d'essayer ses dispositions et l'indulgence du PubKc, dans le rôle qui n'est d'aucune importance.
« Nous avons l'honneur, etc.. )>
Cette jeune personne, élève de Viotti, même un peu plus que son élève, était Mlle Maffeï^ dont nous aurons à parler plus tard ; car fortement poussée par son illustre professeur et protecteur, elle ne put soutenir comme chanteuse, le rang auquel il prétendait la faire atteindre, si bien qu'elle s'en fut chercher plus tard dans la galanterie la réputation qu'elle ne trouvait pas à se créer dans l'art du chant.
Le Journal de Paris donne alors cette note à la date du 26 Mars :
« La jeune personne chargée du rôle de la Sœur suçante dans / Filosofi Imaginari^ a reçu de justes encouragements, qui doivent l'engager à de nouveaux efforts pour ajouter, par l'étude et le travail, à ce qu'elle tient déjà de la nature »
Léonard, sollicité par son associé, avait été demander au journal de bien vouloir insérer cette note.
Ce même 26 Mars, première représentation des Grands et Petits, comédie double, en un acte double, sur un théâtre double, précédée d'un prologue simple, par M. Guillemain,
Dans son prologue, l'auteur exphquait son système au
public par une comparaison qui fut applaudie. Un journaliste écrivit à ce sujet :
« L'auteur nous dit qu'en peinture, deux tableaux de genre opposé, qu'on met à côté l'un de l'autre, font bien plus d'effet que s'ils sont vus séparément.
« Mais, ajoute le journaliste, une seule Comédie ne peut pas être composée de deux tableaux ; de même qu'un peintre qui composerait un tableau avec deux sujets, n'aurait pas le suffrage des connaisseurs. )>
La pièce de Grands et Petits provoqua des murmures, contrebalancés, hâtons-nous de le constater, par des applaudissements. Car il y avait de nombreux traits d'esprit et de gaieté dans cet « acte double » ; mais beaucoup de phrases d'une allure très prétentieuse, qui furent soulignées avec beaucoup de sévérité ; trop, certainement.
Voici la note qui parut dans la Chronique de Paris :
« Le rôle de Basile a été joué avec autant de piquant que de naturel par M. Montgautier. Nous n'en dirons pas autant de M. Saint-Hugues, comique, qui se figure que pour l'être, il suffit de se montrer très exagéré. Mme Pélissier, la soubrette, est fort délurée, et Mlle Josset joue les amoureuses à ravir... dans le monde. »
Le 28 Mars^ fut le jour de la première clôture du Théâtre de MONSIEUR.
Tous les spectacles de la Capitale, grands comme petits, fermaient « par ordre royal » pendant les deux dernières semaines du carême.
Ce fut M. Saint-Preux, le Père noble de la troupe des Comédiens Français, qui fut chargé de prononcer le compHment au Pubhc. Il était alors d'usage consacré qu'à chaque clôture, de même qu'à chaque réouverture, une adresse de remerciements fût faite aux spectateurs par un orateur de la troupe.
Saint-Preux était un très bon acteur, instruit et plein de bon sens ; ce fut à lui que s'adressèrent les deux Directeurs pour formuler et réciter le banal mais pompeux compliment.
Je retrouve, ce compliment, dans un placard intitulé U Esprit des Feuilles de la Veille, et je le transcris ici tout au long, ainsi que l'incident qui s'y rattache :
« Messieurs », commença Saint-Preux,
A ce moment, une voix du parterre cria : « Et Mesdames ».
Saint-Preux, quelque peu interdit, s'arrêta, reprit respiration et recommença : « Messieurs... »
La même voix reprit : « Et Mesdames, il faut être poli, M. Saint- Preux ».
L'orateur sourit et recommença pour la troisième fois :
« Messieurs et... Mesdames», ajouta-t-il, pour satisfaire à la réclamation.
Des bravos unanimes éclatèrent de toutes les parties de la salle, pour approuver la rectification au salut.
C'est la première fois que les dames furent déclarées partie intégrante des spectateurs. Seul, jusqu'alors, le Parterre comptait ; c'était à lui que s'adressaient les demandes d'indulgence. Le Parterre, où n'étaient admis que des hommes, était seul juge.
Aussi, l'effet se manifesta-t-il fort bruyamment et fort galamment, quand Saint-Preux prononça sur cette injonction émanant du Parterre le fameux :
(( Et Mesdames » !
Il continua : .( Si les efforts constants, que les troupes chantantes Italiennes et Françaises, ainsi que la troupe de Comédie dont j'ai l'honneur de faire partie, si le zèle apporté par tous, si le déploiement de toutes les bonnes volontés eussent suffi, pour nous rendre dignes de l'honneur que vous nous faites, en nous accordant vos applaudissements, nous oserions peutêtre penser que nous les avons mérités. »
« Mais, nous ne saurions nous le dissimuler, les encouragements dont vous avez daigné nous honorer, ne peuvent être que l'effet d'une très grande indulgence, que nous nous sommes efforcés de mériter, comme nous continuerons à le faire par la suite. »
« Ce Théâtre, qu'honore de sa haute protection, son Altesse
Royale Monseigneur le Comte de Provence deviendra digne de vos plaisirs, s'il n'a pu encore atteindre complètement ce but. Alors vous pourrez dire, messieurs..
— Et Mesdames ! interrompit l'impitoyable rectificateur. « — Et Mesdames, poursuivit l'orateur en s'inclinant respectueusement, vous pourrez dire que vous jouissez de votre ouvrage. En soutenant nos premiers pas, vous aurez le droit d'exiger, par la suite, des travaux proportionnés à de plus grands moyens d'exécution, à des forces vitales plus réelles. Ces forces, nous ne tarderons pas à les conquérir, en vous présentant un développement de talents et de pièces beaucoup plus étendu. Il nous arrive d'Italie plusieurs sujets nouveaux dont les succès dans les capitales de l'Europe, semblent devoir garantir ceux qui les attendent ici.
« L'Opéra Français sera également renforcé de plus'eurs chanteurs, tenant les premiers emplois dans les principales villes de Province. Enfin, la Comédie, qui n'a pu jusqu'à présent, par le moindre nombre de sujets qui la composent, se montrer digne de votre attention, va se trouver aussi complétée.
« On pourra donc mettre à la rentrée sur le répertoire, des ouvrages plus proportionnés à votre goût et à votre délicatesse. Nous vous supplions donc. Messieurs.... et Mesdames — fit Saint-Preux en soulignant le mot —
(Le Parterre cria Bravo !... Bravo !...)
« ....Nous vous supplions donc, reprit l'orateur, de nous continuer encore quelque temps, cette indulgence dont vous avez daigné nous donner déjà tant de preuves et nous osons vous garantir que nous n'oublierons rien pour la mériter ».
Une dame se leva de sa place de loge et cria au Comédien qui saluait profondément : Bravo et très bien, M Saint-Preux !
Ce à quoi la salle entière répondit par une ovation formidable