LA VOLIÈRE
Allégorie
Un amateur avait une vohère, Où se trouvaient rassemblés à la fois Le chantre harmonieux des bois,
La fauvette à la voix légère, Le modeste bouvreuil et le simple moineau,
Dont l'allure un peu roturière
Servait comme d'ombre au tableau.
Dispensant avec goût l'Eloge et la Critique
De la naissante république, L'amateur chaque jour écoutait les concerts :
Sûre d'enlever son suffrage
En modulant les plus beaux airs, Philomène sans crainte exprimait son hommage
Et Fauvette et Bouvreuil avaient la même part
Aux trésors de sa bienveillance.
Le moineau, seul privé des ressources d'un art Dont tous les cœurs éprouvent l'influence,
A peine obtenait un regard
Qu'il ne devait qu'à l'indulgence.
Jaloux de partager un prix Qui pouvait le couvrir d'une gloire immortelle Aucun effort ne coûtait à son zèle Et parfois, ses travaux se voyaient accueillis.
L'amateur fait un long voyage :
Plus de concerts, plus de ris, plus de jeux. Le silence succède aux accords gracieux
Dont retentissait le bocage.
Mais son retour ranime la gaieté, Grâces aux soins d'une main prévoyante.
De ses jeunes sujets, au gré de son attente,
Le nombre s'était augmenté.
Tous ne semblent former qu'une même famille
Par l'accord, qui jusqu'en leurs yeux,
De toute part éclate et brille.
Pour fêter un retour qui comble tous les vœux, A l'envi l'un de l'autre, on s'agite, on s'empresse. Mais, qui se chargera de l'emploi dangereux
De peindre leur vive allégresse ?
« Amis, dit le moineau, le cas est épineux.
« Sur ce sujet la matière est usée.
« Dire du neuf, ce n'est pas chose aisée ;
« Ne rien dire ne vaut pas mieux ; « De notre bienfaiteur, occupons-nous sans cesse
« A mériter l'indulgence et l'appui !
« Que chacun jure devant lui « De redoubler d'efforts et tienne sa promesse. « C'est le seul compliment qui convienne aujourd'hui.
Cette fable allégorique fut très applaudie par le Public ; d'autant que MONSIEUR occupait sa loge en la compagnie de MADA]VIE,Maria-Joséphine, Princesse de Savoie, sa femme.
Et, c'était grande joie pour les Directeurs, les acteurs et le Public, de voir réunis en cette même loge, MONSIEUR et Son Auguste épouse, que l'on prétendait — sous couvert — très desunis, à cause de la trop évidente protection accordée par le Prince aux Directeurs d'un Théâtre sur lequel jouait la jolie chanteuse Italienne Marianna Limpérani, avec laquelle Son Altesse Royale s'était manifestement trop mis en évidence.
On assurait — que n'assure-t-on pas — que de grosses querelles avaient éclaté au sein du ménage Princier. Que
MADAME avait été jusqu'à dire à MONSIEUR : «Si vous ne vous respectez pas, au moins, respectez-moi ! »
Que le Roi lui-même s'était vu contraint de se mêler de la chose, et que la réconciliation avait dû avoir lieu assez récemment par le puissant intermédiaire de la Reine. Or, la présence de la Princesse aux côtés de son époux, dans la loge de ce Théâtre, cause directe des nuages qui avaient obscurci la sérénité conjugale, dissipait tous les commérages, en affirmant publiquement le rapprochement entre les deux époux.
Une autre circonstance vint confirmer les dire. La petite Limpérani qui jouait dans le Marquis Tulipano^ s'était — par ordre, affirmait-on — subitement trouvée indisposée au moment de la représentation, ce qui avait été la cause du changement de spectacle.
Quelque temps après cette réouverture sensationnelle, des discussions intestines se produisirent entre les Comédiens Itahens et les Comédiens Français. Le fait est assez curieux pour être conté.
Les Comédiens Français étaient, de par Sa Sainteté le Pape, excommuniés ; tandis que les Comédiens Itahens, par une exception fort bizarre, ne l'étaient pas.
Mais, ce qu'il y a de plus étrange en la situation donnée, c'est que les Comédiens Itahens pratiquaient fort peu, n'allaient que très rarement à la messe et ne fréquentaient pour ainsi dire pas les églises ; tandis que les Comédiens Français pratiquaient réguhèrement tous les devoirs de cette rehgion cathohque, apostohque et romaine, qui les condamnait et les repoussait de son sein.
L'un des Chanteurs Italiens, Car e//i, mourut. Tous les Comédiens Itahens et Français suivirent respectueusement le cercueil jusqu'à l'église de l'Assomption, de la rue St-Honoré. Arrivés au seuil, le cortège fut arrêté par le Prêtre officiant, qui, sous le portail, dit en se tournant vers les assistants :
« — Ceux d'entre vous qui ne sont pas excommuniés sont seuls autorisés à pénétrer dans mon éghse, qui est la Maison de Dieu !... que les autres s'en dispensent sous peine de se
voir expulser brutalement par la force dont nous disposons. »
Ces paroles du prêtre soulevèrent une grande indignation parmi les Comédiens et surtout les Comédiennes Françaises, lesquelles étaient de ferventes catholiques.
Certains des Comédiens Français voulaient enfreindre la défense et braver l'intransigeant Ministre de Dieu, en pénétrant, malgré la sainte objurgation, sous les voûtes sacrées.
Mais Saint-Preux, qui était le sage raisonnant de la troupe, apaisa les esprits et fit comprendre aux plus tumultueux que « charbonnier est maître chez lui » ; que cette éghse appartenait à son curé ; qu'il serait référé en plus haut heu terrestre de cette interdiction de fanatique intolérant ; mais qu'il ne fallait donner matière à aucun scandale. On écouta le conseil. Les portes de l'éghse avaient été fermées aussitôt que le cercueil, entouré des seuls Italiens, avait été introduit sous le porche.
Les Comédiens Français attendirent donc dans la rue, sous la pluie, car il pleuvait, la fin de l'office ; malgré les excitations du flot de populaire, accouru là par curiosité et qui, devenu plus furieux que les Comédiens, de cette intolérance grossière, leur conseillait, leur offrant au besoin aide et concours, d'ouvrir par force les portes de cette Maison d'un Dieu, tout d'amour, de fraternité, d'oubh des offenses et de pardon, dont le serviteur le représentait si mal.
Les Comédiens repoussèrent les offres et demeurèrent sages.
Ainsi étaient sourdement préparées par des fanatiques aveugles, les sombres haines et les cruelles représailles qui, plus tard, en devaient être le fatal résultat, lorsque, terribles, elles éclatèrent en l'an de sang 1793.
Le prêtre, depuis des siècles, redoutait principalement, dans les classes de cette société qu'il sentait lui échapper, le Philosophe et son porte paroles, le Comédien. Je dis principalement, parce que ses ennemis naturels, le Protestant et le Juif demeuraient terrassés de telle force, que l'un et l'autre persécutés, vaincus, ne tentaient même plus de se relever.
Seuls, le Livre et le Théâtre bravaient les colères du Prêtre, se riant de ses excommunications, marchant toujours en avant, ]a torche en main, la parole tonnante, déchaînant la vérité, déversant l'aveuglante lumière.
Le Comédien surtout devenait sa victime, parce que depuis des siècles il l'avait isolé dans la société ; parce qu'il le savait, ou le croyait incapable de se rebeller ; parce qu'il pressentait, dans son institution grandissante, le redoutable adversaire de son œuvre temporelle, l'inspirateur des nobles idées de liberté, l'illuminateur rival, autant que lui divin ; la lumière descendant de Dieu, et pénétrant dans les esprits par le verbe que peuvent répandre le Livre et le Théâtre.
Ne pouvant atteindre le Philosophe qui le dominait, et le stigmatisait en riant, il frappait son instrument de propagande, le Comédien.
Le Prêtre tremblait devant ces éblouissantes clartés que le Théâtre répandait à travers les couches épaisses d'ombres sous lesquelles il était de son intérêt de tenir les hommes.
La Confession, — qui ne devint obligatoire pour tout catholique^ qu'en l'an 1215, sous le Pape Innocent III, lors du Concile de Latran— avait depuis cette époque d'enfouissement, rendu le Prêtre maître de l'homme, par l'influence de la femme.
Et voilà que cet homme, se dégageant de l'étreinte du garot, percevant la lumière que répandaient les vastes esprits sur le monde, se mettait à revivre en secouant le joug d'oppression.
Par Tartufe^ il s'accoutumait à distinguer entre le bon et le mauvais, entre la franchise et l'hypociisie ; il apprenait à savoir ce qu'il devait aimer ou mépriser, rechercher ou fuir. Par le Contrat Social^ par Emile^ il commençait à comprendre sa valeur réelle ; il pouvait éprouver sa force. Par V Encyclopédie, il apprenait ses droits à être un homme. Par le Mariage de Figaro, il percevait les différences d'esprit entre Grands et Petits et l'égahté des hommes devant les passions et les instincts.
Le rire du Théâtre, sardonique, cinglant, se répandant en
éclatante fanfare, réveillant la liberté comme le coq réveille la nature en repos, terrorisait le fanatisme, qui multipliait ses coups, démasquant ses hypocrisies haineuses.
Mais, le Peuple, que le Comédien « corrigeait en riant », commençait à comprendre qu'il devait défendre son correcteur.
La mission du Prêtre sur la terre est subhme, quand elle veut être de bonté, de douceur, d'enseignement, d'humanité et de pardon. Elle est monstrueuse quand elle se fait de haine.
Comme chez la femme, dont il porte la robe, c'est son immense faiblesse qui doit faire l'immensité de sa force.
Le Christ, dont il prêche à tous l'imitation, a tendu la joue gauche à celui qui avait frappé la droite. Il a dit, relevant la femme adultère : Que celui qui n'a jamais péché, ose lui jeter la première pierre. Il a pardonné au mauvais larron comme au bon. Quand ses bourreaux lui enfonçaient les clous dans les mains, quand ils relevaient en croix, quand ils lui tendaient l'éponge de vinaigre pour apaiser sa soif, quand ils lui perçaient le flanc du fer de la lance, et qu'il eût pu crier à celui qu'il nommait son père : Frappez-les à leur tour et déhvrez-moi de la torture !... ce Christ, admirablement divin, enseignait aux hommes et surtout à ses disciples, l'infinie bonté, et le pardon de toutes les offenses.
Les trente-trois années de vie terrestre, ont été d'abnégation sublime, de dévouement grandiose et de touchante humiUté.
Si les Prêtres du Christ haïssent, proscrivent, persécutent, maudissent et frappent le faible pour être ou devenir forts, ils cessent d'être les ministres sacrés de la Divinité, qu'ils osent représenter.
La mission admirable et sacrée du Prêtre est de faire naître l'infinie reconnaissance, l'amour sans bornes, et d'apaiser les haines.
Son combat acharné contre l'esprit et la lumière, le laissa vaincu.
A travers l'énorme chaos produit par la terrible secousse, commencée en 1789 et devenue implacable et sanglante en 1793, le Comédien s'éleva, le Comédien triompha.
Les droits de l'homme, proclamés par l'Assemblée Constituante, étaient loin même, d'être parvenus à déraciner complètement le préjugé contre le Comédien, préjugé enraciné par des siècles de persécution, entassés sur des siècles d'ignorance.
On se demandait encore : Les Droits de l'homme doiventils s'étendre jusqu'au Comédien ?... Le Comédien a-t-il le droit d'être l'égal des autres hommes ?... Et l'on hésitait à répondre : Oui ! . . tant il restait éclaboussé de boue et d'opprobre.
Ces « Droits proclamés » ne pouvaient,''pour quelques-uns encore, absoudre celui que l'on disait être la créature impure, maudite, vivant en dehors de toutes mœurs, de toute civilisation et de toute raison sociale.
La plus vile des populaces, celle qui frappait le Prêtre indistinctement, bon ou mauvais, la foule brute et brutale qui le traînait à la mort, en chantant d'obscènes refrains, n'osait pas encore relever et absoudre complètement la victime, le Comédien.
Il fallut que Robespierre — car, les Comédiens l'ignorent trop, c'est à Robespierre que le Théâtre doit d'avoir été soulagé du joug terrible qui l'opprimait — réclamât du haut de la tribune, au nom de l'Egalité et de la Fraternité universelles, l'élévation du Comédien au titre entier d'homme et de citoyen, pour que le droit au vote et aux grades lui fût accordé. Alors la pression opiniâtre du Prêtre fut momentanément ébranlée, mais non complètement détruite.
Je me réserve de revenir plus tard sur certains détails de cette lutte passionnée et passionnante ; mais nous ne sommes encore qu'au commencement de cette colossale Révolution. Le Théâtre de MONSIEUR vient de naître, je continue, sans plus m 'interrompre, l'histoire de ce gentil poupon qui ne demande qu'à vivre laborieusement et le plus honnêtement possible.
Depuis l'enterrement de Garelh, les Français et les Italiens demeuraient assez divisés ; ces derniers ayant commis la maladresse de donner hautement raison au prêtre forcené de l'éghse de l'Assomption.
Les Comédiens Français jouèrent une pièce : La Matinée
de Molière. C'était une comédie épisodique en un acte et en prose, qui obtint un assez joli succès.
Le 29 Air il, eut lieu la première représentation de : Orgon dans la Lune, ou le Crédule trompé, opéra français en trois actes parodié par M. Lépidor, sur la musique de Pa'èsieUo.
Car, Orgon dans la Lune, n'était qu'une imitation d'une pièce italienne de Goldoni, intitulée : // mondo délia Luna.
Voici le compte-rendu que fit de cette pièce le Journal de Paris :
« Cet ouvrage a paru ^ong, monotone, avec quelques expressions de mauvais goût ; mais ce qui a le plus nui à son succès c'est le peu d'ensemble des acteurs. »
« La musique est fort belle et digne de Paësiello ; mais quelques morceaux manquent leur effet, parce qu'ils ne sont pas en situation. »
« Plusieurs débuts rendaient cette représentation intéressante. Madame Hédoux de Verteuil, qui joue l'emploi des duègnes a une très jolie voix, un chant excellent, parce qu'il est naturel ; et elle y joint le talent d'une actrice, ce qui n'est pas commun dans le genre lyrique. »
(( M. Gavana, qui joue les Amoureux, a une voix agréable, facile et pleine d'intérêt. Sa manière de chanter est fleurie, mais d'un très bon goût. »
(( Le rôle qu'a joué M. Deschamps n'est pas assez capital pour qu'on puisse prononcer sur son talent ; mais il annonce de l'intelligence, et sa voix qui est une basse-taille, la plus agréable. »
« Un autre début sans prétention, puisqu'il n'avait pas été annoncé, est celui de Mlle Nebel, dans les rôles de petite fille. Elle est fort jeune et a besoin de travailler encore sa voix ; mais elle a montré dans son jeu de l'intelhgence, de la gaieté et même de la grâce. Il faut seulement lui conseiller d'éviter la « manière », qui ferait d'autant plus de tort à son talent que l'emploi qu'elle a choisi est celui qui exige le plus de naturel ».
Le 30 Açril, on donna la première représentation du Conseil
Imprudent^ comédie en deux actes, en prose, de M. Paillardelle. Et l'affiche annonça que le S^ PaWardelle jouerait le rôle de Philibert.
(( L'auteur de cette pièce, dit le critique des Petites Affiches de Paris^ est l'acteur lui-même, M. Paillardelle, qui a débuté par le rôle du Père et qui a reçu les applaudissements les plus vifs. Il a une très grande entente de la scène.: il joue avec autant de chaleur que d'intelligence, et nous paraît une très heureuse acquisition pour ce nouveau Théâtre. »
Cet ouvrage fut joué avec un très éclatant succès.
Il était — comme beaucoup de pièces, alors — imité d'une pièce italienne de Goldoni : Curiosa accidente.
Le succès obtenu, constaté, M. Paillardelle ne voulut pas garder pour lui seul les éloges que fit naître l'ouvrage. Il écrivit une lettre à tous les journaux, restituant à Goldoni., la grosse part qui, fort justement, revenait à Goldoni,
Quelques jours après, le célèbre auteur et poète comique Vénitien, venu à Paris, remerciait à son tour, par la même voie des journaux, son « spirituel et délicat traducteur », et s'empressait de reconnaître « tout le talent qu'avait dépensé M. Paillardelle dans son application française. »
]\Iai 1789. — Le Çf Mai, première représentation de V Imprésario in angustie (L'entrepreneur de spectacle embarrassé), opéra-buffa en deux actes, musique de Cimarosa.
Cette pièce fut largement applaudie, et méritait l'être par ses beautés réelles, et par sa parfaite exécution. La musique du très illustre compositeur Cimarosa, fut des plus goûtées. Et je rehs ceci dans une des appréciations consacrées à cet ouvrage : « Le compositeur mérite d'être plus connu qu'il ne l'est, en France ».
Cimarosa, qui était allé en Russie, en Autriche, en Pologne, n'avait jamais mis le pied en France ; mais sa réputation y était consacrée, par le grand nombre de compositions délicieuses, vivantes, qui d'elles-mêmes s'étaient répandues à travers l'Europe, franchissant les frontières, s'imposant par le charme de leurs douces harmonies.
Il n'avait pas encore donné son fameux Matrimonio segreto, cet opéra que voulut entendre deux fois de suite, à Vienne, l'Empereur Joseph II ; mais il était sur le point de le faire paraître.
Le journaliste avait donc raison d'écrire cette phrase. Au reste il continuait son article en disant :
a Mlle Mignac, qui avait débuté le 13 Mai, par le rôle de Velbina, dans le Marquis Tulipano, a reçu beaucoup d'applaudissements et nous a paru digne d'être encouragée. »
Le temps était devenu fort beau et les recettes baissaient en raison des sauteries ascendantes du baromètre. Tous les spectacles s'étaient, en conséquence, mis à commencer leurs représentations fort tard.
Le Théâtre de MONSIEUR fit le contraire et annonça, à la date du 12 Mai, au bas de ses affiches : On commencera à cinq heures et la demie précises, pour que le Public puisse jouir de la promenade après le spectacle. »
Cette tentative ne réussit guère. On dînait à cinq heures, à cette époque là. Pour aller au théâtre à cinq heures et demie, il eut fallu devancer l'heure habituelle des dîners. Or, il a été de tout temps prouvé que les spectacles obéissaient à l'heure des repas, et non les repas à l'heure des spectacles
Gela ne dura que quelques jours ; après quoi le Théâtre de MONSIEUR revint à sa première coutume de commencer, en été, ses représentations à huit heures et la demie.
Le 25 Mai, première représentation de : Le Nouveau Don Quichotte, opéra français en deux actes, parodié sur la musique del Signor Zaccharelli, paroles de M. Boissel, musique de M. Champein.
Les emprunts aux musiciens italiens se succédaient sans interruption, encouragés fortement par le Directeur Viotti, lequel connaissait à fond tout le répertoire de son pays, désignait lui-même aux auteurs français les larcins ou emprunts légers qu'ils avaient à faire aux meilleures partitions italiennes.
Si les auteurs Itahens avaient connaissance du fait et ris-
quaient quelques justes réclamations on en était quitte pour les nommer. Quant aux droits qu'ils eussent dû percevoir pour leur apport de collaboration, il est bien entendu qu'il n'en était nullement question ; la frontière, qui séparait les deux pays, restant infranchissable pour tout droit de rémunération à faire valoir.
De leur côté, les Italiens ne se faisaient pas faute de démarquer les pièces françaises et de se les approprier en les traduisant. Echange de paroles contre notes de musique, de livrets contre partitions. Plusieurs prêtés pour un grand nombre de rendus.
Dans cette pièce de Don Quichotte^ qui pleinement réussit, débuta Mlle Sainte- Marie, par le rôle de Claire.
Voici l'appréciation que fit de la pièce le Journal de Paris :
L'on me voit citer fréquemment ce journal. Je le choisis de préférence aux autres, parce que ses critiques me paraissent plus raisonnées, plus sages, plus impartiales que celles de ses confrères, lesquelles critiques, sont plus ou moins guidées par de mesquins intérêts, ou de douceâtres rancunes, succédant à de légères satisfactions refusées.
Le Journal de Paris écrit donc :
« La musique a obtenu le plus grand succès ; elle est d'un bon style, naturelle, dramatique et souvent pleine de charme et de fraîcheur. Le compositeur a fait sortir de son orchestre les effets les plus heureux. »
« Nous croyons que cette pièce, dont le premier acte surtout est fort gai, doit avoir un succès suivi, moyennant quelques coupures au second. »
« Les principaux rôles ont été fort bien rendus par MM. Fleury, Martin et Gavaux. »
(( M. Fleury, que le public voit toujours avec plaisir, a mis dans son rôle du Tuteur, le degré juste de caricature qui lui convient. »
« Mlle Sainte- Marie, qui a paru pour la première fois, a fait entendre une fort johe voix, et nous ne doutons point que
son chant ne soit plus gentil encore quand elle aura vaincu sa timidité. »
Le 26 Mai^ Le Fabuliste était affiché ; mais au moment de commencer cette pièce, M. Saint-Preux vint annoncer qu'on ne pouvait la jouer pour cause d'indisposition d'une actrice.
En conséquence, il pria le pubHc de vouloir bien accepter en remplacement la première représentation de Y Amour et rintérêt, comédie en vers, dans laquelle débuterait Mme Lai^igne,
Le public accepta avec joie. La nouvelle pièce fut jouée et se termina au milieu des applaudissements. L'on demanda l'auteur et M. Saint-Preux vint annoncer que cette comédie était de M. Fabre d'Eglantine. Alors, on réclama la pièce pour le lendemain.
Le critique du Journal de Paris écrit :
« Cette pièce a été jouée parfaitement et avec un ensemble qui doit donner les plus favorables espérances pour ce théâtre. Mme Laçigne a montré un talent consommé, beaucoup de sensibihté, d'âme, d'intelhgence et une excellente diction. Elle a été extrêmement applaudie pour son propre compte. »
Deux ans plus tard, le 27 Octobre 1791, le Théâtre Français de la rue RicheHeu, reprit cette pièce sous le titre nouveau de : Le Collatéral^ ou V Amour et r intérêt.
Juin 1789. — Le 4 juin, début du S^ Deschamps dans le rôle du Marquis Tulipano.
Cet acteur réussit peu. On lui reprocha d'être lourd et de n'avoir pas toujours les intonations bien justes. Comme il persistait malgré les manifestations hostiles du public, à se produire une seconde, puis une troisième fois sur la scène, prétendant qu'il avait droit à trois débuts, on se mit à lui rire au nez, très bruyamment, de façon à l'empêcher de continuer. Il s'avança alors sur le bord de la scène et fit signe qu'il voulait parler.
Le silence s'établit. Alors, il dit : « Vous êtes ici, quinze cents à vous foutre de moi ; et moi je suis tout seul à me foutre de vous autres quinze cents. »
On lança sur la scène tout ce que l'on avait en main, banquettes, chapeaux, cannes, lorgnettes, etc. On cria : Des excuses !.. Le commissaire courut à la Loge où le S^ Deschamps s'habillait ; mais prudemment, il avait disparu, et depuis on n'en entendit plus parler.
Le 5 Juin^ PAR ORDRE, clôture de tous les spectacles de France, à l'occasion de la mort de Mgr Louis-Joseph-Xavier- François, Dauphin de France, né à Versailles, le 22 octobre 1781, décédé au château de Meudon,le 4 juin, dans «la huitième année de son âge. »
Par cette mort, celui qui quelques années après devait être le pauvre petit martyr de la Tour du Temple, devenait Dauphin, héritier présomptif de la couronne de France.
La Cour prit le deuil pour deux mois et demi ; c'est-à-dire, jusqu'au 15 août.
Pendant ces deux mois et demi, que de terribles choses devaient se passer !
Je cite pour les Comédiens désireux d'apporter une rigoureuse exactitude dans leurs costumes, les ordonnances du deuil de Cour :
« Les hommes portent l'habit de drap noir complet, avec les boutons noirs ; les manchettes de batiste, garnies d'effilé uni ; les bas de soie noire, les souliers de peau de chèvre ; les boucles et l'épée bronzées ; le chapeau sans plume. »
Je le répète, je donne les détails de ce deuil, parce qu'ils peuvent être utiles aux Comédiens et aux Peintres qui me liront, et leur éviteront des recherches qui dérobent toujours un temps précieux.
Peut-être aussi ^ quelques autres de mes lecteurs, n'appartenant pas au Théâtre, me sauront-ils gré de les faire pénétrer dans ces intimités peu répandues et que très peu d'auteurs citent.
« Les femmes revêtent la robe de laine noire, la coëffe, les crêpes, les gants, les bas, l'éventail et les pierres noires ; les boucles bronzées, et cela pendant douze jours. Puis, elles quittent la coëffe et conservent jusqu'au 15 Juillet^ le reste de l'étiquette ci-dessus. »
Telle devait être la tenue de grand deuil, ordonnée à la Cour, pendant une première période de trente-quatre jours, du 7 Juin au 11 Juillet inclus.
Dans la seconde période de dix-huit jours, c'est-à-dire, du 12 «^^ 29 Juillet^ on devait porter :
« Les hommes, l'habit de soie noire complet ; bas de soie noire, boucles et épée d'argent ; manchettes de mousseline unie avec effilé ; chapeau à plumes ;
« Les femmes, robes de soie noire, garnies de même, ou de gaze noire, la gaze brochée ou rayée et les diamants »
Enfin du 30 Juillet au 15 Août inclus, troisième et dernière période :
« Les hommes porteront les manchettes d'entoilage, garnies d'effilé découpé ; et suivront pour le surplus l'étiquette de la deuxième période ;
« Les femmes porteront les robes de soie noire, sans rubans de couleur ; avec continuation de la gaze et des diamants ».
Tel était le cérémonial obligatoire de tout ce qui tenait à la Cour, ou la fréquentait.
C'est le 14 Juin^ après neuf jours de clôture, qu'eut lieu la réouverture du Théâtre de MONSIEUR, par la trente-cinquième représentation du Marquis Tulipano, et la douzième du Conseil imprudent.
La Cour étant dans la première période de son grand deuil, et les fournisseurs, par crainte de froisser leur illustre chentèlc, s'abstinrent d'y paraître. Aussi cette réouverture se fit-elle sans éclat.
Le 15 Juin, première représentation de la ViUanellaRapita, opéra-buffa en deux actes, musique del Signor Bia?ichi, « dans lequel débuteront — dit l'affiche — MM. Mandini et Viganoni, ainsi que Mme Mandini. »
Voici, au sujet de cette pièce, une note qui parut dans le Journal de Paris, et qui prouve à quel point les troupes d'acteurs de ce Théâtre de MONSIEUR, étaient indépendantes les unes des autres :
« Des circonstances particulières ont forcé l'administration d'employer deux sujets Français dans cette pièce ; l'un est
M. Adrien y qui a étudié plusieurs années le chant Italien dans les Conservatoires de Naples ; l'autre est Mlle Nebel, jeune actrice de ce même Théâtre, qui n'annonce encore que des dispositions. Ces deux rôles ne sont pas importants ; mais le zèle que les acteurs ont mis à les apprendre, et les efforts que leur a coûtés cette étude, dans une langue étrangère, leur donnent quelques droits à l'indulgence du pubHc. »
Cette note paraissait dans tous les journaux, le jour même de la première représentation. Trois jours après, le Journal de Paris rendait compte de la pièce en ces termes :
« La Villanella Rapita a eu un grand succès. La musique a paru très bien choisie. On y distingue au moins sept à huit morceaux du plus grand mérite. M. Viganoni^ dans le rôle du Comte^ a excité l'enthousiasme par la manière dont il sait unir à la chaleur de l'action, le chant le plus brillant et le plus orné. M. Mandini a débuté dans la même pièce. Sa voix est belle, sonore, extrêmement facile et sa méthode nous a paru fort bonne. L'avantage de sa figure ajoute à l'agrément de son jeu fin et comique. »
« \]i\ talent aussi distingué mérite qu'on l'avertisse que les caractères trop exagérés ne plaisent point en France ; et nous l'invitons à s'arrêter, même dans la bouffonnerie, à cette juste mesure qui convient à notre goût. »
« Un enrouement qui a saisi subitement la Signora Mandini, n'a pas permis de juger sa voix, ni son chant ; mais, on lui a trouvé une figure charmante, avec beaucoup de gaieté et de finesse dans son jeu ; et l'on a heu d'espérer davantage de son talent, quand elle jouira de tous ses moyens. »
Le 22 Juin, première représentation de V Infante de Zarnora, opéra, parodié sur la musique del Signor Paësiello, pour les débuts du S^ de Valière et de la demoiselle Ponteuil.
Cette pièce, avant d'être jouée sur le Théâtre de MONSIEUR, avait été représentée déjà sur plusieurs autres scènes,
Un critique d'art dit de cette reprise :
(( L'ouvrage n'a point produit l'effet qu'on était en droit
d'en attendre ; mais, nous l'avouons à regret, et nous ne pourrions le faire sans partialité, c'est à son exécution qu'il faut s'en prendre, surtout de son peu de succès. »
« liC début de M. de Valière n'a pas été heureux. Il a montré de l'intelligence et de la chaleur dans son rôle du Chevalier de Monrose, mais il a mis dans son débit et dans son chant, une afféterie et une recherche qui ont gâté ce que son talent pouvait avoir d'estimable. »
« Mme Ponteuil a paru avec le plus grand succès dans le rôle de Juliette. »
« Cependant nous croyons devoir l'inviter à s'observer avec attention, pour la justesse du chant, et à prendre moins en parlant sa voix dans la tête. »
Le 24 Juin^ première représentation de VEscla^^e de la Mode, comédie en deux actes, en vers. C'était une légère critique des modes de l'époque, qui fut assez mal accueilhe. Molière n'était plus là pour refaire les Précieuses.
Juillet 1789. — Le 2 Juillet, première représentation de Pandore, mélodrame en un acte, en vers, musique de M. Beck.
Cette Pandore était la Pandore-Statue, qu'anima Prométhée, après avoir dérobé le feu du ciel. Ce sujet ressemblait donc beaucoup à celui du Pygmalion de Jean-Jacques Rousseau.
« La musique, dit une note de La Chronique de la veille, a obtenu du succès. On désirerait seulement qu'elle fût un peu moins calculée, quant à l'harmonie. »
« M. Chevalier a joué avec chaleur le rôle de Promélhée, et Mlle Jossei a fait plaisir dans celui de Pandore. »
Autre compte-rendu de cette Pandore, paru dans le Journal de Paris :
« Cette pièce, qui a été jouée avec chaleur, a beaucoup amusé. Elle est un peu dans le genre des canevas Itahens. Il y a plus de vivacité que de développements, et les entrées et sorties ne sont pas toujours motivées ; mais il y a de la gaieté, des situations comiques et des mots heureux. »
Le 8 Juillet, première représentation de : Le Procès, comédie en un acte, en prose.
THEATBE DE « MONSIEUR »
Cette pièce, fort plate, très peu spirituelle, qui essayait d'être mordante et n'était que ridicule, ne réussit pas.
Cependant on redemanda l'auteur, à force cris. C'était un certain Philipeau, marchand de vins en gros, de l'Ile de Ré, ami de Léonard. C'est par ce dernier que la pièce avait été patronnée et jouée.
Le sieur Paillardelle, qui jouait dans la pièce, vint faire cette annonce : « Messieurs, l'auteur de la pièce : Le Procès, est un marchand de vins, qui vient de partir pour l'Ile de Ré ; en jurant qu'il ne recommencerait plus. »
Un plaisant du Parterre ajouta : «Voilà, messieurs, qui prouve toute la différence qu'il peut y avoir, entre les pièces de vin et les pièces de Théâtre. »
Le 12 et le 13 Jaillet^hien que le spectacle eût été annoncé, on ne joua pas. Le peuple de Paris parcourait les rues, hurlant la faim et la misère. A la députation de l'Assemblée Nationale, qui devait présenter au Roi, l'adresse arrêtée dans la séance du 11 juillet, demandant le retrait des troupes étrangères massées autour de la Capitale, Sa Majesté, mal conseillée, avait répondu :
« Si la présence nécessaire des troupes dans les environs de Paris, causait encore de l'ombrage, je me porterais, sur la demande de l'Assemblée, à transférer les Etats Généraux à Noyon ou à Soissons, et alors, je me rendrais à Compiègnc pour maintenir la communication qui doit avoir lieu entre l'Assemblée et moi. » « LOUIS ».
Les pensées n'étaient guère aux plaisirs. Tous les Théâtres chômaient.
La Milice Parisienne venait d'être établie. Ce n'était pas encore la Garde Nationale. Quarante-huit mille citoyens devaient en faire partie.
Soixante districts où les hommes venaient se faire inscrire, devaient former seize légions, portant chacune le nom de leur quartier.
Les Comédiens y coururent en masse. Ils avaient hâte de se prouver à eux-mêmes qu'ils étaient hommes autant que les autres.
Douze de ces légions étaient composées de quatre bataillons ; les quatre dernières sections, de trois seulement.
Le fond de chaque bataillon était de quatre compagnies de deux cents hommes commandées, chacune, par un capitaine en premier, un capitaine en second, deux lieutenants, deux sous-lieutenants, un sergent-major, sept sergents et trente-deux caporaux.
Restaient donc cent cinquante-huit fusihers, plus deux tambours.
Martin, le baryton, avait été nommé sergent dans sa compagnie ; et Le Sage, capitaine en second ; plusieurs autres comédiens sellaient comme simples fusiliers. De ce nombre, MM. Michot et Fusil, de la Comédie Française.
Baptiste Cadet était dans les grenadiers.
Brizard, de la Comédie Française avait été élu capitaine de grenadiers, bien que marguilher de sa paroisse.
Paris s'armait.
Bref, le 14 Juillet, le Peuple s'emparait de la Bastille, cette prison d'état formidable, dans laquelle les lettres de cachet enfermaient les victimes des vengeances partant de haut, forteresse haïe par le peuple, toujours ennemi des « détentions pour le bon plaisir. »
Du reste, les légendes terrifiantes répandues sur le sombre monument, eussent suffi à accumuler les colères populaires.
Je demande pardon à mes lecteurs, d'emprunter à l'Histoire de France, des faits qui ne devraient, semble-t-il, avoir aucun rapport avec l'histoire d'un théâtre ; mais ce théâtre cotoye tellement la Révolution Française, il marche tellement dans les sillons qu'elle trace, il subit tellement son influence, que pour rendre plus compréhensibles les événements qui marquèrent son existence, je me vois contraint d'abandonner de temps en temps mes devoirs d'historien théâtral pour m'égarer dans ceux de l'historien français.
La vie du Théâtre de MONSIEUR est inséparable de la Royauté. Il naquit de par elle et mourut quand elle fut emportée dans la terrible tourmente révolutionnaire.