‹ Théâtre de NohantChapitre 106 sur 208 · SCÈNE XX DURAND, ILOUISE · texte numérisé non relu

SCÈNE XX DURAND, ILOUISE

DURAND, un livre & la main.

Eh bien, qu’as-tu donc? Est-ce que le feu est à la maison ?

LOUISE, confuse.

Mon Dieu, monsieur, excusez-moi, je me figurais... Je pensais que vous dormiez !

DURAND

N’ai-je pas le droit de me reposer, et faut-il me faire un pareil vacarme ? Que veux-tu ? à qui en as-tu ?

LOUISE

C’est que,... comme vous dînez en ville...

DURAND

Après ?

LOUISÈ.

Il faudrait vous habiller, monsieur! Vous n’allez pas sortir avec vos pantoufles et votre habit dii matin ?

Bah ! à la campagne !

LOUISE

Et puis, monsieur,... c’est... c’est Jean qui est revenu.

DURANb, feignant la préoccupation.

Quel Jean ? M. Coqueret ? Eh bien ?

LOUISE

Monsieur l’avait chassé, et moi...

bt'RAND.

Je l’avais chassé, et toi... Je n’y suis plus du tout, (n affecta de regarder son pavé.)

LbtlSfe, à part.

Le voilà retombé dans sa fantaisie, Dieu soit loué! (Haut.) Alors, monsieur ne pense plus du tout... ?

DURAND

Voyons 1 tu me déranges, tu me tourmentes, il faut en finir.

LE PAVÉ 203

J’ai chassé Coqueret pour un mènsonge. S’est-il justifié? se repent-il ?

LOUISE

Oh ! oui, monsieur, beaucoup, et...

DURAND

Et tu lui as pardonné? Ça te regarde, ma chère enfant, ça te regarde, si tu le juges digne de pardon...

LOUISE

Bien certainement, et même...

DURAND

Tu comprends que .je ne peux pas attacher à cela une grande importance, mol I C’est à toi de réfléchir, et, si tu crois devoir...

LOUISE

Monsieur, vous êtes encore fâché contre lui ou contre moi 1

DURAND, sèchement.

Où prends-tu ça, ma chère?

LOUISE

Dans votre air d’indifférence. Je ne veux pas me marier si ça contrarie monsieur ; mais, si monsieur voulait me permettre de lui expliquer la conduite de Jean...

DURAND, jouant mien* son rôle.

Ma chère enfant, tu me conteras cela un autre jour. Tu vois que je n’y ai pas la tète aujourd'hui. J’ai mille préoccupations beaucoup plus graves : un travail à terminer, des affaires à régler, des préparatifs,... car tu sais qu’il est question pour moi d’un mariage avantageux.

LOUISE

Ah! vraiment, monsieur? vous voilà décidé? Quel bonheur !

DURAND

Quel bonheur! quel bonheur!... Pour moi, oui, peut-être j mais pour toi ? Si tu déplais à ma femme ?...

LOUISE

Oh ! que non, monsieur ! Je l’aimerai tant ! je la servirai si bien I Vous verrez qu’elle m’aimera aussi I

DURAND

Espérons-le. Pourtant... tu es jeune... tu n’es pas... précisément jolie... Es-tu jolie? passes-tu pour jolie, toi ? J’avoue que je ne m’y connais guère, et que l’habitude que j'ai de ta figure fait que je ne la juge pas.

LOUISE

Eh bien, monsieur, je ne suis pas du tout jolie; mais qu’estce que cela peut faire à madame?...

DURAND

Ah I tu sais, il y a des femmes jalouses,... ridicules! si la mienne allait se persuader que je t’ai remarquée, que j’ai du plaisir à te regarder ? Ce serait assurément une grande folie, une grande erreur ! De ma vie, je n’ai songé...

LOUISE

Oh ! monsieur, je le sais bien, et madame verra bien vite qu’elle peut être tranquille là-dessus, surtout si je suis mariée...

DURAND

Ah ! voilà. C’est ce qu’il faudrait; mais tu ne veux pas ! tu hésites du moins.

LOUISE

Oh I mon parti est pris. Du moment que ça peut être utile, nécessaire même au repos et au bonheur do monsieur, je suis bien contente de pouvoir contenter monsieur.

DURAND, avec ironie.

Il ne faudrait pourtant pas te sacrifier 1

LOUISE

Non, monsieur, je ne me sacrifie pas, et, si vous me permettez de suivre mon inclination...

DURAND, fronçant le sourcil.

Ton inclination?... (Se remettant.) Allons, je suis fort aise que tu veuilles bien en convenir à la fin ! Je vois que Jean ne m’avait pas trompé, et que tout s’arrange pour le mieux 1 Ce

LE PAVÉ

garçon est un excellent sujet, une bonne nature... Dis-lui que je regrette de l’avoir mal jugé,... et dis-lui aussi que c’est ta faute plus que la mienne.

LOUISE

c’est vrai ! je n’aurais pas dû le démentir.

DURAND

Va le trouver, et laisse-moi travailler. J’ai encore une demiheure avant le dîner de mon voisin.

LOUISE

Votre voisin ? Mais le voilà, monsieur, il vient vous chercher.

Alors, laisse-nous. (Louise fait la révérence au voisin qui entre. Elle sort.)

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