‹ Théâtre de NohantChapitre 149 sur 208 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

MARIELLE, SŒUR COLETTE, SŒUR SYLVIE, en habit ds

novice.

MARIELLE.

Ah ! ma bonne sœur 1 je n’espérais plus te voir devant que de partir. Et mademoiselle a pris encore cette fois le soin do t’accompagner? C’est donc pour doubler mes regrets ?

SŒUR COLETTE

Cette chère enfant ! on me la laisse emmener puisque jo ne vois quasi plus clair à me conduire dans les rues ; ello est mon petit bâton de vieillesse.

SŒUR SYLVIE

C’est tout plaisir pour moi, mère Colette.

SŒUR COLETTE

La bonne âme! Va, ce n’est point sans peine que nous * avons pu sortir aujourd’hui. Notre supérieure prétend que, si tu ne renonces à ton état de comédien, comme j’y ai renoncé, elle m’empêchera de te voir davantage.

MARIELLE.

Prétend-elle que je me fasse moine, et devient-elle si rigoureuse, cette bonne supérieure ? Tu me disais pourtant qu’elle aimait fort la comédie.

SŒUR COLETTE

Les mystères, les pastorales sacrées que nous faisons jouer aux demoiselles, dans nos couvents, lui paraissent matières édifiantes; mais elle est de ceux qui damnent les comédiens de profession.

MARIELLE

MARIELLE.

Elle est plus sévère que le sacré collège.

SOEUR COLETTE

Laissons-!a dire ; je ne suis pas en peine de ton salut, quant à moi. Ah! ma fille Sylvie! si l’on connaissait comme moi la beauté des sentiments de mon frère, l’honnêteté de sa morale, et les grands biens qu’il a toujours faits aux malheureux, on le proposerait pour modèle à bien des gens d’Église.

SOEUR SYLVIE

Tout ce que vous m’avez raconté de M. Marielle me le fait tenir en si haute estime, que je le voudrais avoir pour mon directeur de conscience.

MARIELLE.

Votre conscience est dans vos regards, aimable sœur Sylvie, et je jurerais qu’elle n’a pas besoin d’aide pour égaler en pureté la splendeur des anges.

SOEUR SYLVIE

Mais je suis une mauvaise catholique, monsieur ; ne le savez-vous point?

SŒUR COLETTE

Allons, allons, chère fille, ne dites point cela. Sous l'habit que vous portez ! à la veille de prononcer des vœux !

SOEUR SYLVIE

Non, ma mère! je ne serai point religieuse, je vous l’ai dit, croyez-moi donc, enfin.

SOEUR COLETTE

Mais que deviendras-tu, pauvre enfant?

SŒUR SYLVIE

Je me ferai servante fidèle en quelque ferme, plutôt que religieuse parjure en un monastère. Écoutez, monsieur Marielle, vous ne connaissez point toute mon histoire ; je vous la veux dire, afin de vous avoir pour arbitre. Un bon conseil de vous sera le meilleur adieu que vous me puissiez faire.

MARIELLE.

Je sais déjà, mademoiselle, que vous êtes Française, fille

de qualité, que vous sortez d’une famille huguenote persécutée en France, ruinée, bannie, et que vous avez été mise ici toute jeune au couvent par une vieille parente catholique qui payo votre pension.

SOEUR COLETTE

Qui paye, qui paye... Depuis nombre d’années, la bonne dame ne paye plus et berce nos sœurs de la promesse d’une dot qu’elle donnera à Sylvie pour la faire entrer en religion.

SOEUR SYLVIE

Et, pour ne point être congédiée par ces pauvres religieuses. à qui elle est une charge, Sylvie a consenti à prendre le voile de postulante. Mais la a ieille parente, plus qu’ccnnome, ne fera foint de dot, et Sylvie n'a point de vocation. Protestante de cœur, et comme qui dirait de naissance, catholique par contrainte, elle est restée chrétienne, et rien de plus. Le moment arrive où la communauté, qui n’est point riche, va la sommer de s’engager ou de partir. Que ferat-elle ?

MARIELLE.

Elle a des talents, une noble éducation, un vaillant esprit... Oh! j’v ai pris garde!... Elle quittera le couvent, où elle ne saurait contenter Dieu par un mensonge, et elle tâchera de vivre en travaillant. Ce n’est pas bien aisé à une femme... mais la liberté!

SOEUR COLETTE

La liberté, la liberté! on s’en lasse ! .N’ai-je point été comédienne, moi, l’état le moins assujetti qu’il y ait sur la terre ? Eh bien, l'amour de Dieu m’a pourtant surpris le cœur un beau jour et jetée sans regret dans le cloître.

.... MARIELLE.

Mais tu avais déjà cinquante ans, ma sœur, quand l’amour

de Dieu, la passion dernière des âmes tendres, te vint surprendre ainsi? Mademoiselle n’a peut-êtro point la moitié de cet âge-là ?

MARIELLE

SOEUR SYLVIE. . , i?

Je ne suis point une adolescente. J’ai bientôt trente ans, monsieur Marielle, et c’est l'âge de savoir ce qu’on veut et ce qu’on ne veut point. J’ai écouté votre conseil, et je le saurai me tire à prolit. Jo vous rends grâces. (On entend quelque bruit derrière le théâtre.)

MARIELLE. , ,,

Ce sont mes acteurs qui venaient pour une répétition, je leur dirai d’attendre.

SOEUR COLETTE, le retenant.

Non pas, non pas ! j’ai trop de plaisir à les voir. Ils ma représentent ma jeunesse 1

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