SCÈNE YI
Les Mêmes, ERGASTE, F LO RI MO ND, DESŒ31LETS,
ERGASTE. v . , >•»
Eh bien, nous voici tou3, Marielle... Eh! buenos Dias! voici notre ancienne Colombino... Ex.cusez-moi, sœur Colette. Vous venez donc nous donner la bénédiction au départ? C’est fait pour nous porter bonfieur.
SOEUR COLETTE
Dieu t’assiste, mon honnête Fracasse! toujours aussi brave et retenu que ton personnage est rodomont et couard dans la comédie? Et mon petit Fabio ? est ce lui? Je ne vois plus que de près. Vous aurez bien soin de mon frère en voyage, au moins ?
ERGASTE
Fiez-vous à moi, sœur Colette, j’aurai soin de lui plus que do ma vie. Ah çà! répète-t-on, peu ou point?
SOEUR COLETTE
Commencez donc! De qui est la comédie?
MARIELLE.
El le est un peu de tout le monde, comme toutes celles quo
nous donnons pour neuves; c’est ton serviteur qui l’a tirée par fragments du vieux recueil des souvenirs et des traditions.
SŒUR COLETTE, prenant le manuscrit et le regardant de très- près.
Bien, bien! c’est un arrangement à la vraie manière italienne, mêlé de scènes à la muette, de parodies apprises de mémoire et de dialogues parlés d’abondance. Quel est ce titre? Le Mariage de Scaramouche?
MARIELLE, reprenant le manuscrit.
Oui! Voulez-vous lire, Desœillets?
DESOEILLETS, lisant.
« Scaramouche est un bon bourgeois, ex-pauvre diable enrichi par un héritage, toujours simple, assez honnête homme, un peu gausseur, point trop brave, ami de ses aises, tour à tour moqueur et moqué, et, pour le moment, assiégé de mélancolie pour cause d’amour. Il voudrait épouser Isabelle, fille du docteur Graziano... laquelle est courtisée en même temps du capitaine Sparneto, matamore, et de... »
MARIELLE.
Mettons-nous en scène, et représentons en lisant.
DESOEILLETS
« Scène première d’Isabelle et du docteur. »
MARIELLE.
Ah ! le docteur est parti, je crois?
FLORIMOND
Le docteur a pris les devants dans le voiturin.
MARIELLE.
Desœillets, faites le docteur!
ERGASTE
Mais la Marinette, l’Arlequin et le Sbire sont partis également. Nous n’avons ni père, ni amoureuse, ni valet pour essayer cette scène.
MARIELLE.
Peu importe! c’est une scène bien connue. L’Isabelle ré-
siste à son père, qui lui veut faire épouser Scaramouche ; elle • aime Cinthio...
FABIO, lisant par-dessus l’épaule de Desœillets.
Cinthio del Sole! c’est moi. J’arrive sous le déguisement d’un maître à chanter, je courtise l’Isabelle, j’endors le père; il s’éveille, nous surprend, me chasse et enferme sa fille... Passons.
DESOEILLETS, lisant.
" Le théâtre change et représente une rue. Cinthio, seul, maudit sa destinée. »
FABIO, déclamant.
O cruauté du sort! destins insu portable!
ERGASTE
Point de vers, morbleu ! point de vers ! improvisez !
FABIO, jouant.
« O astres contraires! ô étoiles fantasques! s’il me faut perdre Isabelle, ce fer finira mes tourments; ou ce cœur cessera de palpiter, ou mon rival tombera victime de ma juste fureur! Mais quoi! le magot refusera de combattre, et le docteur persistera dans sa barbarie ! C’est mon propre sein que je dois percer, la chose n’est que trop claire. Mourons! »
« Survient Mezzetin, qui lui arrache son épée. »
MARIELLE.
A toi, Florimond !
F LO RI MON D, faisant le Mezzetin.
« Per Raceo , signor miot Vous nous la baillez belle de vouloir attenter aux précieux jours que vous prétendez tenir do monsieur votre père ! vous faut-il point de l’assistance pour parachever cette belle sottise-là? »
FABIO, jouant.
« Ali! mon pauvre Mezzetin, ne retiens point mon courage ; si tu connaissais l’horreur de mes maux...»
MARIELLE»
Ici, pour éviter le récit des scènes qui ont été vues, nous
mettons le sujet en action. Nous faisons passer le docteur, Isabelle et Searamouche. Cintliio et SIezzetin, sur le premier plan de la scène, les observent sans être vus. Searamouche, c’est moi ; Desœiilets, venez figurer le docteur.
SOEUR SYLVIE
Puisque vous faites le Searamouche, monsieur Marielle, je puis bien faire l’Isabelle pour vous aider; je ne saurai rien dire, mais vous aurez un personnage à qui parler.
SOEUR COLETTE
Oh! bien dit! Sachez, mon frère, que la sœur Sylvie joue en perfection.
PABIO.
En vérité ! la novice ?
SOEUR SYLVIE
On représente de certaines pièces de théâtre au couvent, je fais ma partie comme une autre.
SOEUR COLETTE
Mieux qu’une autre! mieux que toutes les autres! Allons, courage, Sylvie ! ne vous troublez point, vous jouez bien, je m’v connais.
MARIELLE, faisant le Searamouche.
« Mademoiselle, vos perfections m’ont garrotté le cœur d'une si fièro manière... que... » Eh! les mots ne me viennent point, je ne saurais railler avec cette noble Isabelle; le costume m’impose et la personne encore plus, je compte que je vais rougir et me défaire comme un apprenti.
SOEUR COLETTE
Joue donc, joue donc, Searamouche ! il y a si longtemps que je suis privée de t’entendre!
MARIELLE, jouant.
« Mademoiselle, j’étais résolu, en vous abordant, de vous faire un discours tout pur d'amour, plein de feux, de flèches et de cœurs navrés ; mais je vous avoue que je vous crains au de là de ce que vous pourriez imaginer, et le respect m’empêché de vous dire que je vous aime encore plus que je ne vous crains. »
SŒUR SYLVIE, jonant l'Isabelle.
« Je reçois comme je le dois, seigneur .Scaramoucha, les intentions que vous avez de me faire des compliments; en proférant seulement trois pa.oles, vous m’avez fait douter de ma mauvaise fortune, et vous l’avez tellement changée, que je me crois assurée do la surmonter. Je souhaiterais qu’il y eût des paroles aussi bonnes que vous pour vous rendre grâces, mais il n’v a point de paroles pour cela, et lp dernier effort de ma pensée s rait de concevoir quelque chose digne de vous être dit. » Eh bien, répliquez-moi donc, monsieur Marielle, car je m’en vais me perdre dans mes compliments.
MARIELLE.
Mon Dieu! j’écoute et je regarde. Cette voix pure, ces yeux graves et doux... As-tu pris -garde, ma sœur, comme elle s’est transformée tout d’abord? Tu disais bien, c’est une actrice accomplie! Voyons donc une scène avec Cinthio.
SŒUR SYLVIE
Est-elle dans le canevas?
FABIO
Certainement oui ! A nous deux, mademoiselle 1 (Faisant l# Cinthio ) « O perfidie! Est-ce ainsi que vous trahissez vos serments? Ah! que vous endurez avec une belle patience les lanterneries de ce vieil homme ! Il me semblait que mon malheur était en un point qu’il ne pouvait plus croître; mais ceci est pour m’accabler et pour consommer les restes de ma constance. »
SŒUR SYLVIE, jouant.
« Seigneur Cinthio, ma mémoire ne me rend point de compte de ces serments échangés avec les vôtres. Si vous croyez qu’un bel habit et un beau visage sont faits pour m’éblouir, vous ne connaissez point l’humeur d'Isabelle. Elle est telle, qu’à ses yeux l’honnête simplicité du vieux Scaramouche l’emporte sur votre braverie, autant que la beauté de l’âme l’emporte sur celle de la personne. »
?.0n THÉÂTRE DE NOUANT
••• FLORIMOND
Rien répondu ! (Sylvie ayant très-bien dit cc couplet, tous les per* sonnages applaudissent, honnis Fabio. Marielle est très-ému.)
FABIO
C’est fort bien tourné en phrase, mais ce n’est point dans la pièce.
SOEUR SYLVIE
Je croyais que, dans une pièce à canevas, l’on pouvait dire tout ce qu’on veut.
FABIO
Pourvu qu’on demeure dans l’esprit du rôle ; mais vous en sortez. Vous devez être amoureuse de moi.
SOEUR SYVIE , riant.
Je ne le suis pas.
• MARIELLE, riant.
Mais il en faut faire le semblant.
ERGASTE
Moi, je dis que c’est bien joué. C’est une feinte d’Isabelle qui prend goût au dépit de son amant et qui lui en veut donner davantage.
FABIO
Dès lors, il ne fallait point dire tout cela d’un ton vraisemblable. Il fallait marquer au public que c’était une intention pour augmenter mon amour par le dépit.
SŒUR SYLVIE
Je n’entends rien à ces feintes-là, et je dis les choses comme elles me viennent.
FABIO, dépité.
Je ne pourrai donc pas pousser plus loin cette scène avec
VOUS. (Regardant le manuscrit, que Desœillets tient toujours.) C’est à présent l’entrée du matamore.
ERGASTE, jouant.
« Par le sang! par la mort...»
FLORIMOND, qni est près de la fenêtre.
Voici qu’on attelle les mules à notre chariot!
SOEUR COLETTE
Ah! mon Dieu, déjà! déjà te quitter, mon frère... et sans voir la fin de la pièce !
Quelle heure est-il donc? cinq heures? Hélas ! oui. Il faut partir.
SOEUR COLETTE
Cinq heures tout de bon?... Nous devrions être rentrées. Partons, partons, ma chère Sylvie! Adieu, mon pauvre Marielle! Quand est-ce que je te reverrai à présent?
U A RI ELLE
Bientôt, si tu obtiens la permission de faire un voyage en France. Je suis certain que les médecins de ce pays-là te guériront.
SOEUR COLETTE
Je crains fort de ne point avoir cette permission, et mes pauvres yeux s’en vont toujours. Dieu nous soit en aide! qu’il te bénisse, mon cher Marielle! je prierai pour toi. Allons, dis adieu à la bonne Sylvie; nous parlerons de toi ensemble, ce sera pour me consoler un peu.
MARIELLE.
Belle et bonne Sylvie, puissiez-vous ôtre heureuse! Quo n’étes-vous Isabelle et moi Scaramouche, non point pour assujettir vos inclinations, mais pour vous protéger et nous servir I
SOEUR COLETTE
Adieu, Ergaste! Adieu, mon petit Fabio ! Aime bien ton père, Marielle. Tu m’écriras, mon frère. Si je suis aveugle, Sylvie me lira tes lettres. Adieu, monsieur Florimond ! (Passant devant Desœillets, qui observe Sylvie.) Monsieur, je VOUS salue. (Elle sort appuyée sur le bras do Sylvie.)
FABIO
Je vais arranger mon bagage pour qu’on ne me gâte rien.
(il prend quelques paquets et soit.)
FLORIMOND, h la cantonade.
Et mon chien ? a-t-on amené mon chien ? (il sort.}
ERGASTE, A Mariette. qui veut prendre des paquets.
No te fatigue point à cela; j'aurai soin de tout, (il emporte it reste des paquets avec Destc.llcU).