SCÈNE VIII ERGASTE, FABIO
FABIO, se jetant au cou d’Ergasle.
Oh ! mon Ergaste ! tu n’avais point douté de moi !
ERGASTE
T’accuser d’une lâcheté pareille 1
FABIO
Et Marielle?
ERGASTE
Marielle a presque perdu la mémoire.
fap:o.
Il est donc bien mal ?
ERGASTE
Résigne-toi à le trouver bien changé.
FABIO
J’en étais sûr ! je revenais poussé par une appréhension sinistre, par le remords peut-être encore plus que par le dépit de ne point retrouver Sylvia ; mais, en me ramenant ici
tu ne m’as point dit, Ergaste, que la vie de mon père fût en danger?
Sa vie ou sa raison. C’était bien assez de ce que j’avais à t’apprendre sur cette maudite affaire de vol, sans te frapper de toutes les mauvaises nouvelles à la fois.
FABIO
Malheureux que je suis 1 Oh ! si c’était cette chute sur le théâtre... tu sais, ah ! je me tuerais à la même place !
ERGASTE
L’ouvrage du malheur n’est point à refaire. C’est surtout le chagrin qui tue Marielle. J'ai encore l’espoir que ta justification et le retour de Sylvia le pourront guérir; mais, avant tout, Fabio, avant que je te conduise dans les bras de ton père, avant que j’aille délivrer Sylvia, j’ai quelque chose de fort sérieux à te dire.
FABIO
Ne me dis rien ! n’ai-je pas entendu tout à l’heure la confession de ce réprouvé ? ne sais-je pas bien ce que tu mo veux reprocher ? Eh bien, oui, le premier mot que je t’ai dit ce matin, en te rencontrant, a été l’aveu de ma faute : hélas ! j’ai aimé Sylvia, et peut-être que je l’aime encore; je m’étais guéri en apprenant son mariage avec mon père; mais ce piège grossier où Desœillets m’a pris, avait rallumé ma passion; j’ai couru en vain après elle; alors, j’ai commencé à craindre qu’on ne se fût joué de moi, et, maintenant que je skis qu’elle ne m’a jamais aimé, ne suis-je point assez puni ? Ergaste! laisse-moi pleurer dans ton sein une imagination qui faisait mes délices en même temps que ma honte 1
ERGASTE
Fabio, Fabio ! mon enfant bien-aimé ! rentre tout cela au plus profond de toi-mème et fais que l’honneur l’y consume; écoute un vieux soldat qui n’entend rien aux subtilités du sentiment, mais qui a la conscience assez nette : vois-tu, Marielle nous a retirés tous les deux d’une mauvaise condition : toi, de la misère des chemins, moi, de la débauche des
MARÏELLE
camps. Il m’a fait homme de bien, il t’a fait heureux... Le bon Dieu, en lui donnant une femme comme Sylvia, avait acquitté nos dettes en notre place; voudrais-tu donc l’aborder, à son lit de mort, peut-être, avec une mauvaise pensée dans le cœur ?
Non... non, Ergaste! ce que tu me dis là, ma conscience me l’avait crié cent fois pendant que j’errais tristement sur les chemins, à la poursuite d’un bien dont je n’étais point digne... Je sais, d’ailleurs, que les personnes retenues méprisent les comédiens, parce que les comédiens ont souvent des mœurs aussi relâchées que les gens de cour, et je sens bien qu’il nous faut reprendre notre rang parmi les hommes par des actions bien réglées, afin que notre exercice ne nous soit plus imputé à blâme. Va, tu seras désormais content de moi, honnête homme! (Ergaste l’embrasse.) La fierté, si ce n’est la vertu, me soutiendra. Allons voir Marielle !
ERGASTE
Oui ; car il me tarde do courir chercher Svlvia.
Je sais que je ne dois point m’offrir à t’accompagner... Mais comment feras-tu? un couvent cloîtré, bien gardé sans doute... Emmène Florimond... il est résolu autant que prudent...
Je ne sais point ce que je vais faire ; mais, quand je devrais mettre le feu à tous les couvents de la chrétienté, je la ramènerai, notre Sylvia!