‹ Théâtre de NohantChapitre 208 sur 208 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

Les Mêmes, FLORIMOND.

MARIELLE.

Pourquoi donc ne t’aimerais-je plus?... Oh ! je me souviens! (il se lève et se tord les mains.) Je me souviens !... Malheureux que je suis ! Tuez-moi, je me souviens!

FLORIMOND

L’abominable coquin a tout avoué. Sa complicité avec le prince pour faire enlever Sylvia. (il voit Sylvia et se découvre de-

vant elle ) L’écriture de Sylvia contrefaite, la lettre à Fabio, Fabio calomnié !... Il a rendu la cassette, il est en prison.

SYLVIA

Que signifie tout cela, mon Dieu?

Et qui donc a fait tout cela?

ERGASTE

L’infâme Desœillets.

MARIELLE.

Un homme à qui je n’avais jamais refusé ma pitié ! Mon Dieu, pardonnez-lui !... Mais ne me trompez-vous point pour me consoler?

SŒUR COLETTE

Te tromperais-je, même par amitié, moi ? Sache donc que ta femme, enlevée par les ordres d’un impie, avait été enfermée à Grenoble, dans un couvent où je me suis naturellement arrêtée peur prendre gîte et faire mes dévotions. Là, j’ai retrouvé Sylvia, faussement arrêtée par l’ordre de ses parents. Le prince écrivit de Paris, se donnant comme médiateur et s’offrant à reprendre Sylvia pour la ramener à sa parente ; il espérait que l’ennui de la captivité vaincrait sa vertu. Les religieuses étaient trompées. J’ai fait connaître la vérité, j’ai parlé avec force, j’ai réclamé Sylvia comme ma belle-sœur, et je te la ramène.

MARIELLE.

Oh ! tu dis vrai, ma sœur, je le vois ! Et, en ce cas, je suis plus heureux que je ne mérite. Voyez, mes amis, comme Dieu me bénit et me récompense pour le peu de bien que j’ai pu faire en ma vie! Une femme comme elle! un ange!.,. Oh ! mais quel est donc ce misérable ? Je le châtierai !

SOEUR COLETTE

Ne songe qu’à être heureux. Vois tous tes amis, toute ta famille autour de toi, et digne de toi !

MARIELLE.

Mon bon Ergaste, mon grondeur de Florimond, qui m’aime aussi, je le sais! (vers Pierrot.) Et lui, qui me soigne si bien!

39J THÉATBE DE NOHANT

Ah ! nous allons être bien contents, tous !... n’ayant plus de soucis, il nous faut nous donner à notre art avec passion, n’est-ce pas ? Le temps presse ! (Montrant Fabio.) Voilà un enfant qui se meurt d’impatience d’aborder le comique. Il le faut contenter. Vois-tu, moi, je veux tout ce que tu veux, et plus que tu ne le veux toi-même; mais, dans ces rôles-là...

EKGASTE.

Marielle, ne te fatigue pas à trop parler.

FLORIMOND

Oui, oui, vous vous agitez trop !

MARIELLE, debont. *

Laissez-moi donc lui expliquer...

FABIO

Demain, mon père !

MARIELLE, vivement.

Tu es un paresseux qui ne veut rien apprendre 1

SYLVIA

Mon Dieu ! ses esprits s’égarent encore ! Ne le contrarie* point, mes amis !

PIERROT

Lai^sez-Ie dire, il sera tranquille après.

MARIALE.

C’est vrai ! ils sont tous ainsi 1 ce n’est jamais l’heure de travailler!... Voyons, nous voici sous les grands arbres, dans les montagnes. Un beau jour, un généreux soleil ! Jamais on n’étudie mieux qu’au sein de la nature. Fabio, écoute-moi bien. Tu ne m’auras point toujours pour t’enseigner. Je te veux faire hériter de mon talent comme de ma gloire. Je te l’ai dit vingt fois... tu cherches trop dans l’art les beautés fardées, fiappelle-toi la leçon des maîtres : « Plus l’art est caché, plus il est beau... » Dans la perspective du théâtre, pour obtenir de grands effets, il faut déguiser les moyens, comme le décorateur cache les cordes et les poulies de ses machines. Le comédien parfait doit cacher de même les artifices de son jeu et ne se point donner tout entier dans toutes les parties de son rôle. La sobriété, c’est le dernier mot du savoir... Sans

MARIELLE

sobriété, point de gradation... Par exemple, quand je veux rire dans la pantomime, je me garde bien d’éclater tout d’abord. Je ménage mon jeu de visage. Tiens, tu vas voir... J’ai l’air d’être balancé entre le rire et le pleurer, comme si ma face paresseuse peinait à s’assouplir. On ne sait point où jo vais... mais j’arrive et peu à peu... (il éclate de rire, saDglote, crie et tombe.)

SYLVIA

Marielle 1

ERGASTE

Mort !

SOEUR COLETTE

Non, il respire... Aidez-le...

(On relève Marielle et on le place sur an fauteuil.)

. MARIELLE, d’une voix faible.

Mes amis, je m’en vais ! Mais, mon Dieu ! qu’un homme souffre avant de mourir !... Ergaste, Fabiol... tousl... je vous recommande ma femme.

(Tous sont à genoux.)

SYLVIA, seule debout.

Marielle, si tu nous quittes, ne t’embarrasse point de moi. Rappelle-toi mes serments. J’ai juré de ne te point survivre. Je suis devenue plus religieuse auprès de toi que je ne l’avais été dans le cloître. A présent, je retournerai dans le cloître avec un cœur sanctifié, et, puisque Dieu nous défend de nous tuer, jo mourrai volontairement au monde, à tout ce qui ne sera point le sacré souvenir do Marielle I

FLORIMOND

Il ne vous entend plus.

MARIELLE.

Si, si... je l’entends!.., (n meurt.)

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