‹ Théâtre de NohantChapitre 49 sur 208 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MERCURE, tirant Plutus par une corde ; P LU T U S.

Plutus est aveugle, bossu, boiteux et couvert de haillons.

MERCURE

Allons, marche donc ! N’es-tu pas honteux de te faire tirer comme un chien en laisse ?

PLUTUS

Patience, Mercure 1 patience, donc f

MERCURE

O le plus engourdi des êtres ! Je ne connais pas de plus rude corvée que celle de te mener chez les honnêtes géns !

PLUTUS

Je le croiê bien 1 tu crains d’être mis à la porte 1

MERCURE

Le fait est que je ne me sens pas très-en sûreté chez ces gens de la campagne. Ils n’ont rien à gagner à la guerre, èt ils s’en prennent à moi de leurs pertes. Le commerce ne marche pas, disent-ils.

pLütus.

Réponds-Ieur qu’il volé.

MERCURE

Ahl tu fais de l’esprit, toi? Voyons, il faut que, par l’ordre de Jupiter, et pour ne point filcher Apollon, qui protège les Athéniens, je te conduise aujourd'hui chez les paysans. H;ttons-nous, je n’ai pas de temps à perdre, moi (

HJO THEATRE I>E NOUANT

PLUTUS

Je n’irai pas plus loin, Mercure ; je suis trop fatigué quand il me faut aller chez ceux qui travaillent. Ton père me fait une vexation et une injustice. Je n’aime à enrichir que les riches. Cela donne moins de peine, (il s’assied.^

MERCURE

Couche-toi donc comme un chien, stupide paresseux ! Vraiment, si les hommes te connaissaient, ils ne t’auraient pas même rangé parmi les dieux subalternes.

PLUTUS

Qu’est-ce que tu dis, Mercure? Je suis un dieu ?

SIERCURE.

Te voilà sourd à présent ? Il ne te manquait que cela !

PLUTUS

Je ne suis pas sourd. Si les hommes me prennent pour un dieu, j’en suis un, et j’entends que tu me traites comme ton égal.

MERCURE

Mon égal ! toi, mon esclave ? Prends garde que je ne t’applique mon caducée sur les oreilles !

PLUTUS

Oui-da ! je ne te crains guère, l’homme au petit chapeau ! L’esclave, c’est toi, mon bon ami; car tu ne peux te passer de moi ; sans moi, tu n’es rien ; c’est ce qui fait que tu n’es pas plus dieu que moi-même.

MERCURE

Tais-toi, brute ! Je suis le fils de Jupiter !

PLUTUS

La preuve ?

MERCURE

Les ailes de mon cerveau. Je suis l’intelligence, l’invention, le calcul, l’activité... Si les hommes abusent de mes conseils, ce n’est pas ma faute.

PLUTUS

En attendant, tu te conduis comme un fripon, et je me déclare innocent de tout le mal auquel tu m'emploies. Tu reçois

LE DIEU PLUTU8 101

l’hommage des courtisanes, des calomniateurs et de toutes les sangsues qui se collent aux deniers publics. Tiens, laissemoi tranquille. Je veux faire ici un bon somme, et tes subtilités me fatiguent, (u so couche.)

MERCURE

Dors donc, associé de malheur ! Maudit soit le jour où le destin lia mes pas agiles à ton pas inégal et fantasque, tantôt lourd comme le plomb, tantôt rapide comme la foudre !

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