‹ Théâtre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 1 sur 277 · Théâtre de P. Corneille · texte numérisé non relu

Théâtre de P. Corneille

bien confidêrer cette Pièce, je ne croy pas qu'il y en aye fur le Théâtre où l'Histoire foit plus confervée, & plus falftfiée tout enfemble. Elle ejl fi connue, que je n'ay ofê en changer les événemens , mais il s'y en trouvera peu qui /oient arrivez comme je les fais arriver. Je n'y ay ajouté que ce qui regarde Cornélie, quifemble s'y offrir d'elle-mefme, puisque dans la vérité

Historique elle êtoit dans le me/me vaifjeau que ion mary, lors qu' il aborda en Egypte, qu'elle le vit descendre dans la barque où il fut affajfiné à jes yeux par Septime, & qu' elle fut pourfuivie fur Mer par les ordres de Ptolomée. C'efl ce qui m'a donné occafion de feindre qu'on l'atteignit, 6* qu'elle fut ramenée devant Céfar, bien que l'Histoire n'en parle point. La diverfité des lieux où les chofes fe font pafpées, & la longueur du ternis qu'elles ont conjumê dans la vérité Historique, m'ont réduit a cette falfification, pour les ramener dans l'unité de jour & de lieu. Pompée fut mafjacrê devant les murs de Pélufium, qu'on appelle aujourd ' huy Damiette^ & Céfar ôrit terre a A léxandrie. Je n'ay nommé ny l'une ny l'autre Ville, de peur que le nom de l'une n'arrétafl l'imagination de l' Auditeur , 6* ne luy ûfi remarquer malgré luy la fauffetè de ce qui s est paffé ailleurs. Le lieu particulier efl, comme dans Polyeucle , un grand Vestibule commun à tous les apartemens du Palais Royal, 6* cette unité n'a rien que de vray-jemblable, iourveu qu'on fe détache de la vérité Historique. Le premier, le troifiéme & le quatrième A de y ont leur justeffe ma?iifeste ; il y peut avoir quelque difficulté pour le fécond & le cinquième, dont Cléopatre ouvre l'un, 6* Cornélie l'autre. Elles fembleroient toutes deux avoir plus de raifon de parler dans leur Apartement ; mais l'impatience

de la curiojîté féminine les en peut faire for tir , l'une pour apprendre plûtofl les Nouvelles de la mort de Pompée , ou par Achorée qu'elle a envoyé en eflre témoin, ou par le premier qui entrera dans ce Vestibule ; & l'autre pour en jçavoir du combat de Céfar & des Romains contre Ptolomée & les Egyptiens, pour empefcher que ce Héros n'en aille donner a Cléopatre avant qu'a elle, 6* pour obtenir de luy dautant plûtofl la t>ermiffion de partir. Enquoy on peut remarquer que comme elle fçait qu'il efl amourextx de cette Reine, cr qu'elle peut douter qu'au retour de fon combat, les trouvant enfemble, il ne luy faffe le premier compliment; le foin qu'elle a de conferver la Dignité Romaine luy fait prendre la parole la première, 6* obliger par la Céfar a luy répondre avant qu'il puiffe dire rien à l'autre.

Pour le temps, il m'a fallu réduire en foûlevement tumultiiaire ime guerre qui n'a pu durer guéres moins d'un an, puisque Plutarque rapporte qu'incontinent après qtie Céfar fufl party d' Alexandrie , Cléopatre accoucha de Céfar ion. Quand Pompée fi prefenta pour entrer en Egypte, cette Princeffe & le Roy fon frère avoient chacun leur Armée prefle a en venir aux mains l'une contre l'autre, & n'avoient garde ainfi de loger dans le mefme Palais. Céjar dans fes Commentaires ne parle point de fes amours avec elle, ny que la tefte de Pompée luy fut prefentée

quand il arriva. C'eft Plutarque & Lucain qui nous apprennent l'un & l'autre, mais ils ne luy font prejenter cette tejle que par un des Ministres du Roy, nommé TheodoU, & non pas par le Roy mejme, comme je Fay fait.

Il y a quelque chofe d' extraordinaire dans le titre de ce Poème, qui porte le nom d'un Héros qui ne parle point ; mais il ne laiffe pas d'en eflre en quelque forte le principal Acleur , puisque fa mort efl la caufe unique de tout ce qui s'y paffe. J' ay justifié ailleurs l'ur.ité d'aclion qui s'y rencontre, par cette raifon, que les événemens y ont une telle dépendance l'un de l'autre, que la Tragédie n'auroit pas été -complète , fi j e ne l'euffe pouffée jusqu'au terme où je la fais finir. C'eft a ce deffein que des le premier Acle je fais connoiftre la venue de Céfar, a qui la Cour d' Egypte immole Pompée pour gagner les bonnes grâces du Vidorieux , & ain/î il m'a fallu née eft air ement faire voir quelle réception il fer oit a leur lajche & cruelle Politique, fay avancé l'âge de Ptolomée afin qu'il pûft agir, & que portant le titre de Roy, il tafchât d'en fou tenir le caraclére. Bien que les Historiens à" le Poète Lucain l'appellent communément Rex puer, le Roy enfant, il ne l'é toit pas à tel point, qu'il ne fuft en état d'époufer fa fœur Cléopatre, comme l'avoit ordonné f on père. Hiriius dit qu'il étoit puer jam adulta aetate, & Lucain appelle Cleo-

pâtre incestùeufe, dans ce Vers qu'il adrefje à ce Roy par Apostrophe.

Incestae fceptris ceffure forori,

Soit quelle eujl déjà contracté ce mariage incestueux, foit a cauje qu'après la guerre d' Alexandrie & la mort de Ptolomée, Céfar la fit époufer à fon jeune frère, qu'il rétablit dans le Trofne : d'où l'on peut tirer une conféquence infaillible, q lie fi le plus jeune des deux frères étoit en âge de fe marier quand Céfar partit d'Egypte, l'aifné en étoit capable quand il y arriva, puisqu'il n'y tarda pas plus d'un an .

Le caraclére de Cléopatre garde une refifemblance ennoblie par ce qu'on y peut imaginer de plus illustre. Je ne la fais amoureufe que par ambition, & en forte qu'elle femble n'avoir point d'amour, qu' entant qu'il peut fervir a fa grandeur. Quoy que la réputation qu'elle a laiffée la faffe paffer pour une femme lascive & abandonnée à fes plaifirs, & que Lucain, peut efire en haine de Céfar, la nomme en quelque endroit meretrix Regina, & faffe dire ailleurs à l'Eunuque Photin qui gouvernoit fous le nom de fon frère Ptolomée,

Quem non e nobis crédit Cleopatra nocentem, A quo casta fuit?

Je trouve qu'a bien examiner V Histoire, elle n'avoit que de l'ambition /ans amour, & que par Politique elle fe fervoit des avantages de fa beauté, pour affermir fa fortune. Cela paroit vifible, en ce que les Historiens tie marquent point qu'elle fe foit donnée, qu'aux deux premiers hommes du Monde, Céfar & Antoine, & qu'après la déroute de ce dernier, elle n'épargna aucun artifice pour engager Auguste dans la mefme paffwn qu'ils avoient eue pour elle, & fit voir par la qu'elle ne s'étoit attachée qu'a la haute puiffance d'Antoine, & non tas a fa perfonne.

Pour le file, il efil plus élevé en ce Poème qu'en aucun des miens, & ce font fans contredit les Vers les plus pompeux que j'aye faits. La gloire n'en efl pas toute a ?noy. J'ay traduit de Lucain tout ce que j'y ay trouvé de propre a mon Sujet, & comme je n'ay point fait de fcrupule d'enrichir nofilre Langue du pillage que j'ay pu faire chez luy, j'ay tafché pour le reste a e7itrer fi bien dans fa manière de former je s penfées 6* de s'expliquer, que ce qu'il m'a fallu y joindre du mien fetitifi fon Génie, 6* ne fufi pas indigne cfe/lre pris pour un larcin que je luy euffe fait. J'ay parlé en l'examen de Polyeucle de ce que je trouve a dire en la confidence que fait Cléopatre à Charmio?i aufecofid Acle : il ne me reste qu'un mot touchant les Narrations d'Achorée, qui ont

toujours paffê pour fort belles ; en quoy je ne veux pas aller contre le jugement du Public, mais feulement faire remarquer de nouveau que celuy qui les fait, 6* les perfonnes qui les écoutent, ont l'esprit affez tranquille pour avoir toute la patience qu'il y faut donner. Celle du troiflême Ade, qui efl a mon gré la plus magnifique, a été accufée de n'eflre pas reçeuè par une pe?yonne digne de la recevoir : mais bien que Çharmion qui l'écoute ne foit qu'une Domestique de Cléopatre, qu'on peut toutefois prendre pour fa Dame d'/ionveur, étant envoyée exprès par cette Reine pour l'écouter, elle tient lieu de cette Reine mefme, qui cependant montre un orgueil digne d'elle, d'attendre la vifite de Céfar dans )a Chambre, /ans aller au devant de luy. D'ailleurs Cléopatre eufl rompu tout le reste de ce troifiéme Acle,fi elle s'y fufl montrée, & il m'a fallu la cacher par adreffe de Théâtre, & trouver pour cela dans l'aclion un prétexte qui fufl glorieux pour elle, 6* qui ne laifjafl point par oiflre lefecretde l'Art, qui m'obligeoit a l'empefcher de fe produire.

Cette Pièce efl en partie traduite , en partie imitée de l'Espagnol. Le Sujet m'en femble fi fpiritùel 6* fi bien tourné, que j'ay dit fouvent que je voudrois avoir donné les deux plus belles que j'aye faites, & qu'il fufi de mon invention. On l'a attribué au fameux Lope de Végue, mais il m' efl tombé depuis peu entre les mains un Volume de D. Juan d'Alarcon, où il prétend que cette Comédie efl a luy, & fe plaint des Im. pn-imeurs qui l'ont fait courir fous le nom d'un autre. Si c 'efl jon bien, je n'empefche pas qu'il ne s'en reffaififfe. De quelque main que parte cette Comédie, il efl constant qu'elle efl tres-ingénieufe, & je 7i ay rien veu dans cette Langue qui m'aye fatisfait davantage. J'ay tafché de la réduire a nofire ujage, & dans nos Régies ; mais il m'a fallu forcer mon averfion pour les A parte, dont je n'aurois pu la purger fans luy faire perdre une bonne partie de fes beautez. Je les ay faits les plus courts que j'ay pu, & je me les fuis permis rarement, fans laiffer deux Acleurs enjemble, qui s'entretietment tout bas, cependant que d'autres difent ce que ceux-là ne doivent pas écouter.

DU MENTEU

Cette duplicité d'aclion particulière ne rompt point l'unité de la principale, mais elle gefne un peu F attention de V Auditeur , qui ne fçait a laquelle s'attacher, & qui fe trouve obligé de fiéparer aux deux ce qu'il eft accoutumé de donner a une. L'unité de lieu s'y trouve en ce que tout s'y paffe dans Paris , mais le premier Acle ejl dans les Thuilleries, & le reste a la Place Royale. Celle de jour n'y eft pas forcée pourveu qu'on luy laifife les vingt & quatre heures entières. Quant a celle d'aclion, je ne fçay s'il n'y a point quelque chofe a dire en ce que Dorante aime C lance dans toute la Pièce, & époufe Lucrèce a la fin, qui par la ne répond pas à la Protaje. L'Autheur Espagnol luy donne ainfi le change pour punition de fies menteries, & le réduit a époufier par force cette Lucrèce qu'il n'aime point. Comme il fie méprend toujours au nom, & croit que Clarice porte celuy-la, il luy prefiente la main quand on luy a accordé Vautre, & dit hautement, quand on l'avertit defion erreur, que s'il s' eft trompé au nom, il ne fie trompe point a la perjonne. Surquoy le tére de Lucrèce le menace de le tuer, s'il népoufie fia fille après l'avoir demandée & obtenue, & le fiien propre luy fiait la mejme menace. Pour moy,j'ay trouvé cette manière de finir un peu dure, & crû qu'un mariage moins violenté fier oit plus au goufl de nofitre Auditoire. C'eft ce qui m'a obligé à luy donner

une pente vers la perjonne de Lucrèce au cinquième Acle, afin qu'après qu'il a reconnu fa mèprife aux noms, il faffe de néceffité vertu de meilleure grâce, & que la Comédie fe termine avec pleine tranquillité de tous cojlez.

L'effet de celle-cy n'a pas été fi avantageux que celuy de la précédente, bien quelle foit mieux écrite. L'original Espagnol efi de Lo'pe de Végue fans contredit, & a ce défaut, que ce n'efi que le Valet qui fait rire, au lieu qu'en l'autre les principaux agrémens font dans la bouche du Maiflre. L'on a pu voir par les divers juccès, quelle différence il y a entre les railleries fpirituelles d'un honnefle homme de bonne humeur, & les bouffonneries froides d'un plaifant a gages. L'obscurité que fait en celle cy le rapport a l'autre a pu contribuer quelque chofe a fa disgrâce, y ayant beaucoup de chofes qu'on ne peut entendre û l'on n'a l'idée prefente du Menteur. Elle a encor quelques défauts particuliers. Au fécond Acle Cléandre raconte afafœur la générofité de Dorante qu'on a veuë au premier, contre la Maxime,

qu'il ne faut jamais faire raconter ce que le Speclateur a déjà veu. Le cinquième efi trop férieux pour une Pièce fi enjouée, & n'a rien de plaifant que la première Scène entre un valet & une ferrante. Cela plaifi fi fort en Espagne, qu'ils font fourent parler bas les Amants de condition, pour donner lieu a ces fortes de gens de s' entredire des badinages ; mais en France ce 11' efi pas le goufi de l'A uditoire. Leur entretien efi plus juppor table aie premier Acle cependant que Dorante écrit, car il ne faut jamais lai ff elle Théâtre fans qu'on y agifie, & l'on n'y agit qu'en parlant. Ainfi Dorante qui écrit ne le remplit pas afifez, 6* toutes les fois que cela arrive, il faut fournir l'aclion par d'autres gens qui parlent. Le fécond débute par une adreffe digne d'efire remarquée, & dont on peut former cette Régie, que quand on a quelque occafion de louer une lettre, v.n billet, ou qîielque autre pièce éloquente ou fpirituelle , il ne faut jamais la faire voir : parce qu'alors c'eft une propre louange que le Poète fe donne a foy-mefme, & foutent le mérite de la chofe répond fi mal aux Eloges qu'on en fait, que j'ay veu des Stances prefentées à une Maitreffe, qu'elle vantoit d'une haute excellence, bien qu' elles fuffent tr es-médiocres, & cela devenoit ridicule. Mêlifife loue icy la lettre que Dorante luy a écrite, à" comme elle ne la lit +oint, l'Auditeur a lieu de croire qu'elle efi aufji

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