‹ Théâtre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 2 sur 277 · J4 EXAMEN · texte numérisé non relu

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bien faite qu'elle le dit. Bien que d'abord cette Pièce n'eut pas grande app robation, quatre ou cinq ans après, la Troupe du Marais la remit fur le Théâtre avec un fuccès plus heureux, mais aucune des Troupes qui courent les Provinces ne s'en efl chargée. Le contraire efl arrivé de Théodore, que les Troupes de Paris n'y ont point rétablie depuis fa disgrâce, mais que celles des Provinces y ont fait ajfez paffablement réùffir.

La reprejentation de cette Tragédie n'a pas eu grand éclat, 6" fans chercher des couleurs a la justifier, je veux bien ne ni en prendre qu'à /es défauts, 6* la croire mal faite, puisqu'elle a été mal juivie. J'aurois tort de m'oppofer au jugement du Public ; il m'a été trop avantageux en d'autres Ouvrages, pour le contredire en celuy-cy, & fi je l'accujois d'erreur ou d'injustice pour Théodore, mon exemple donneroit lieu à tout le monde de foupçonner des mefmes chofes les A rrefls qu'il a prononcez en ma faveur. Ce n'efl pas toutefois fans quelque jatisfaclion, que je voy la meilleure & la plus jaine partie de mes Juges imputer ce mauvais juccès à l'idée de la prostitution qu'on n'a pu fouffrir, bien qu'on jçeufl affez qu'elle n auroit point d'effet, & que pour en exténuer l'horreur j'aye employé tout ce que l'Art ô* l'expérience m'ont pu fournir de lu~ miéres ; pouvant dire du quatrième A de de cette Pièce, que je ne croy pas en avoir fait aucun, où les diverjes paffions foient ménagées avec plus d'adreffe, & qui donne plus de lieu à faire voir tout le talent d'un excellent Acleur. Dans cette

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disgrâce j'ay dequoy congratuler a la pureté de noflre Scène, de voir qu'une Histoire qui fait le plus bel ornement du fécond Livre des Vierges de Saint Ambroife,fe trouve trop licentieufe pour y eflre fupportêe. Qu'eufl-on dit, fi comme ce grand Docleur de VEglife, j'euffe fait voir cette Vierge dans le lieu infâme ? fi j'euffe décrit les diverfes agitations de fon ame pendant qu'elle v fut ? fi j'euffe peint les troubles qu 'elle reffentit au premier moment qu'elle y vit entrer Didymef C'efl la deffus que ce grand Saint fait triompher cette éloquence qui convertit Saint Augustin, & c'efl pour ce fpeclacle qu'il invite Particulièrement les Vierges à ouvrir les yeux. Je l'ay defrobé à la veuë, & autant que je l'ay pu, à l'imagination de mes Auditeurs, & après y avoir confutné toute mon industrie, la modestie de noflre Théâtre a dejavoûé ce peu que la néceffité de mon Sujet m'a forcé d'en faire connoiflre.

Je ne veux pas toutesfois me flater jusqu'à dire que cette fajcheufe idée aye été le feul défaut de ce Poème, A le bien examiner, s'il y a quelques caractères vigoureux & animez, comme ceux de Placide & , de Marcelle, il y en a de traifnants, qui ne peuvent avoir grand charme, ny grand feu fur le Théâtre. Celuy de Théodore efl entièrement froid. Elle n'a aucune paffïon qui l'agite, 6* la-mefme où fon zèle pour Dieu qui

occupe toute jon ame devroit éclater le plus, c'efi à dire dans fa contestation avec Didyme pour le Martyre, je luy ay donné fi teu de chaleur, que cette Scène bien que très-courte ne laiffe pas d'ennuyer. Auffi pour en parler fainement, une Vierge & Martyre fur un Théâtre n'efl autre chofe qu'un Terme qui n'a ny jambes ny bras, à" par confêquent point d'adiou.

Le caraclére de Val en s refjemble trop a ce luy de Félix dans Polyeucle, & a me/me quelque choje de plus bas, en ce qu'il je ravale a craindre fa femme, & n'ofe s'oppofer à fes fureurs, bien que dans l'ame il tienne le party de jon fils. Tout Gouverneur qu'il eft, il demeure les bras croifez, au cinquième Acle, quand il les voit prefis a s' entr e-immoler Vun a l'autre, & attend lefuccès de leur haine mutuelle, pour je ranger du cofié du plus fort. La connoiffance que Placide fon ûls a de cette bajjefje d'âme, fait qu'il le regarde fi bien comme un esclave de Marcelle, qu'il ne daigne s'adrefier a luy pour obtenir ce qu'il fouhaite en faveur de fa Maîtreffe, f cachant bien qu'il le fer oit inutilement. Il aime mieux fe jetter aux pieds de cette marafire impêrieufe qu'il hait & qu'il a bravée, que de perdre des prières & des foufpirs auprès d'un père qui l'aime dans le fond de l'ame, & n'oferoit luy rien accorder.

Le reste eft affez ingénieufement conduit, & la maladie de Flavie,fa mort, & les violences des

dejespoirs de fa mère qui la venge, ont affez de justeffe. J ' avois peint des haines trop envenimées pour finir autrement, & j'euffe été ridicule, fi j'euffe fait faire au fang de ces Martyrs le mefme effet fur les cœurs de Marcelle & de Placide, que fait celuy de Polyeucle fur ceux de Félix & de Pauline. La mort de Théodore peut fervir de preuve a ce que dit Aristote , que quand un ennemy tuë fon ennemy, il ne s'excite par là aucune pitié dans l'âme des Speélateurs. Placide en peut faire naiftre, & purger en fuite ces forts attachemens d'amour qui font caufe de fon malheur; mais les funestes defespoirs de Marcelle & de Flavie, bien qtie l'une ny l'autre ne faffe de pitié, jont encor plus capables de purger l'opiniaftr été a faire des mariages par force, & à ne fe point départir du projet qu'on en fait par un accommodement de famille, entre des enfants, dont les volontez ne s'y conforment point, quand ils /ont venus en âge de l'exécuter.

L'unité de jour & de lieu fe rencontre en cette Pièce, mats je ne jçay s'il n'y a point une duplicité d'aclion, en ce que Théodore échapée d'un péril fe rejette dans un autre de fon propre mouvement. L'Histoire le porte, mais la Tragédie n'efi pas obligée de reprefenter toute la vie de fon Héros, ou de fon Héroïne, ér doit ne s'attacher qu'à une aclion propre au Théâtre. Dans l'Histoire mefme j'ay trouvé toujours quelque chofe à

dire en cette offre volontaire quelle fait de fa vie aux bourreaux de Didyme. Elle venoit d ' échaper de la prostitution, & n'avoit aucune affeurance qu'on ne l'y condamneroit point de nouveau, 6* qu'on accepterait fa vie en échange de fa pudicité, qu'on avait voulu facrifier. Je l'ay fauvée de ce péril, non feulement par une révélation de Dieu, qu'on fe contenter oit de fa mort , mais encor par une raifon affez vray-femblable, que Marcelle qui vient de voir expirer /a fille unique entre /es bras, voudroit obstinément dujang pour fa vengeance. Mais avec toutes ces précautions, je ne voy pas comment je pourrois justifier icy cette duplicité de péril, après l'avoir condamnée dans V Horace. La jeule couleur qui pourroit y fervir de prétexte, c efi que la Pièce ne fer oit pas achevée, fi on ne jçavoit ce que devient Théodore après eftre échapée de l'infamie, & qu'il n'y a point de fin glorieufe, ny mefme raifonnable pour elle, que le Martyre, qui efil Historique. Du moins l'imagination ne m'en offre point. Si les Mai/Ires de l'Art veulent conjenlir que cette néceffité de faire connoiflre ce qu'elle devient , fuffije pour réunir ce nouveau péril a Vautre, & empefcher qu'il n'y aye duplicité d'aclion,je ne m oppojeray pas à leur jugement, mais auffi je n'en appelleray pas, quand ils la voudront condamner .

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