‹ Théâtre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 134 sur 277 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

Comme il ne fut jamais d'Eclypfe plus obscure, Chacun fur ce départ forma fa conjecture. Tous s'entre-regardoieut, étonnez, ébaïs, L'un difoit, il ejl jeune, il veut voir le pais, L'autre, il s'ejl allé battre, il a quelque querelle, L'autre d'une autre idée embrouilloit fa cervelle; Et tel vous foupçonnoit de quelque guérifon D'un mal privilégié dont je tairay le nom. Pour moy j'écoutois tout, & mis dans mon caprice Qu'on ne devinoit rien que par voftre artifice ; Ainfi ce qui chez eux prenoit plus de crédit M'étoit auffi fuspeâ:, que fi vous l'euffiez dit, Et tout (impie & doucet, fans chercher de fineffe, Attendant le boiteux, je confolois Lucrèce.

D O RANTE

Je l'aimois, je te jure, & pour la pofféder

Mon amour mille fois voulut tout hazarder ;

Mais quand j'eus bien penfé que j'allois à mon âge

Au fortir de Poitiers entrer au Mariage,

Que j'eus confidéré fes chaifnes de plus près,

Son vifage â ce prix n'eut plus pour moy d'attraits.

L'horreur d'un tel lien m'en fit de la Maitreffe,

Je crûs qu'il falloit mieux employer ma jeuneile,

Et que quelques appas qui piaffent me ravir,

C'étoit mal en ufer que fî-tofl m'affervir.

Je combats toutefois, mais le temps qui s'avance

Me fait précipiter en cette extravagance,

Et la tentation de tant d'argent touché

M'achève de pouffer où j'étois trop panché.

Que l'argent eft commode à faire une folie !

L'argent me fait réfoudre à courir l'Italie,

Je pars de nuit en poste, & d'un foin diligent

Je quitte la Maîtreffe, & j'emporte l'argent.

Mais dy-moy, que fit-elle, & que dit lors fon père? Le mien, ou je me trompe, étoit fort en colère?

D'abord de part & d'autre on vous attend fans bruit ;

Un jour fe paffe, deux, trois, quatre, cinq, fix, huit,

Enfin n'espérant plus, on éclate, on foudroyé,

Lucrèce par dépit témoigne de la joye,

Chante, dance, discourt, rit, mais fur mon honneur

Elle enrageoit, Monfieur, dans l'ame, & de bon cœur.

Ce grand bruit s'accommode, & pour plaftrer l'affaire

La pauvre délaiffée époufe voftre père,

Et rongeant dans fon cœur fon déplaifir fecret

D'un vifage content prend le change à regret.

L'éclat d'un tel affront l'ayant trop décriée,

11 n'eft à fon avis que d'eftre mariée,

Et comme en un naufrage on fe prend où l'on peut,

En fille obéiffante elle veut ce qu'on veut»

Voila donc le bon-homme enfin à fa féconde,

C'eft à dire qu'il prend la poste à l'autre Monde,

Un peu moins de deux mois le met dans le cercueil.

DORAXTE.

J'ay fçeu fa mort à Rome, où j'en ay pris le deuil.

CLITOW

Elle a laiffé chez vous un diable de ménage. Ville prife d'affaut n'eft pas mieux au pillage,

ACTEI, SCENE I. 23 I

La Vefve & les Coufins, chacun y fait pour foy Comme fait un Traitant pour les deniers du Roy; Où qu'ils jettent la main, ils font rafles entières, Ils ne pardonnent pas mefme au plomb des goutiéres, Et ce fera beaucoup, fi vous trouvez chez vous, Quand vous y rentrerez, deux gonds, & quatre doux.

J'apprens qu'on vous a veu cependant à Florence, Pour vous donner avis, je pars en diligence, Et je fuis étonné qu'en entrant dans Lyon Je voy courir du peuple avec émotion ; Je veux voir ce que c'eft, & je voy, ce me femble, Pouffer dans la prifon quelqu'un qui vous reffemble, On m'y permet l'entrée, & vous trouvant icy Je trouve en mefme temps mon vo3'age accourcy. Voila mon avanture, apprenez-moy la voftre.

La mienne eft bien étrange, on me prend pour un autre.

CLITON

J'eufle oié le gager. Eft-ce meurtre ou larcin ?

DORANTE

Suis-je fait en voleur, ou bien en an'affin,1 Traiftre, en ay-je l'habit, ou la mine, ou la taille?

Connoit-on à l'habit aujourd'huy la canaille, Et n'eft-il point, Monfieur, à Paris de filoux Et de taille, & de mine, auffi bonnes que vous?

DORANTE

Tu dis vray, mais écoute. Après une querelle Qu'à Florence un jaloux me fit pour quelque belle, J'eus avis que ma vie y couroit du danger: Ainfi donc fans trompette il fallut déloger. Je pars feul, & de nuit, & prens ma route en France, Où fi-toft que je fuis en païs d'affeurance, Comme d'avoir couru je me fens un peu las, J'abandonne la poste, & viens au petit pas. Approchant de Lyon je voy dans la campagne....

c lit on bas.

X'aurons-nous point icy de guerres d'Allemagne ?

DORANTE

Que dis-tu?

CLITON

Rien, Monfieur, je gronde entre mes dents Du malheur qui fuivra ces rares incidens ; J'en ay l'ame déjà toute préoccupée.

DORANTE

Donc à deux Cavaliers je voy tirer l'épée,

Et pour en empefcher l'événement fatal,

J'y cours la mienne au poin, & descens de cheval.

L'un & l'autre voyant à quoy je me prépare

Se hafte d'achever, avant qu'on les fépare

PrefTe fans perdre temps, fi bien qu'à mon abord

D'un coup que l'un allonge, il blelTe l'autre à mort.

ACTEI, SCENE I. :?}

Je me jette au blefle, je l'embraffe, & j'effaye Pour arrêter fon fang, de luy bander fa playe, L'autre fans perdre temps en cet événement, Saute fur mon cheval, le prefle vivement, Disparoit, & mettant à couvert le coupable, Me laide auprès du mort faire le charitable.

Ce fut en cet état, les doigts de fang fouillez, Qu'au bruit de ce duel trois Sergens éveillez, Tous gonflez de l'espoir d'une bonne lipée, Me découvrirent feul, cS: la main à l'épée. Lors, fuivant du métier le ferment folennel, Mon argent fut pour eux le premier criminel, Et s'en étant faifis aux premières approches Ces Meilleurs pour prifon luy donnèrent leurs poches, Et moy, non fans couleur, encor qu'injustement, Je fus conduit par eux en cet apartement. Qui te fait ainfi rire, & qu'eft-ce que tu penfes?

CLITOX.

Je trouve icy, Monfieur, beaucoup de circonstances,

Vous en avez fans doute un trefor infiny.

Voftre Hymen de Poitiers n'en fut pas mieux fourny

Et le cheval fur tout vaut en cette rencontre

Le pistolet enfemble, & l'épée, & la Montre.

DORANTE

Je me fuis bien défait de ces traits d'écolier

Dont l'ufage autrefois m'étoit fi familier,

Et maintenant, Cliton, je vis en honnefte homme.

Vous êtes amendé du voyage de Rome, Et voftre ame en ce lieu réduite au repentir Fait mentir le Proverbe, en ceffant de mentir I Ah! j'aurois plûtoft crû...

DORANTE

Le temps m'a fait connoift Quelle indignité c'eft & quel mal en peut naiftre.

Quoy? ce duel, ces coups fi justement portez, Ce cheval, ces Sergens...

DORANTE

Autant de véritez.

J'en fuisfafché pour vous, Monfieur, & fur tout d'une, due je ne conte pas à petite infortune. Vous êtes prifonnier & n'avez point d'argent; Vous ferez criminel.

DORANTE

Je fuis trop innocent.

CLITON

Ah! Monfieur, fans argent eft-il de l'innocence?

D ORANTE

Fort peu, mais dans ces murs Philiste a pris naiffance,

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