ACTE V, SCENE III. 34T
Par ce que je luy doy jugez de ma mifére,
Voyez ce que je puis, & ce que je doy faire !
Ce cœur qui le trahit, s'il vous aime aujourd'huy,
Ne vous trahit pas moins, s'il vous parle pour luy.
Ainfi pour n'offencer fon amour, ny le voftre,
Ainfi pour n'eftre ingrat, ny vers l'un, ny vers l'autre,
J'ofte de voftre veuë un Amant malheureux,
Qui ne peut plus vous voir fans vous trahir tous deux,
Luy, puisqu'à fon amour j'oppofe ma prefence,
Vous, puisqu'en fa faveur je m'impofe filence.
C'eft à Philiste donc que vous m'abandonnez?
Ou plûtoft c'eft Philiste à qui vous me donnez?
Voftre amitié trop ferme, ou voftre amour trop lafche,
M'oftant ce qui me plaift, me rend ce qui me fafche?
Que c'eft à contre-temps faire l'Amant discret,
Qu'en ces occafions conferver un fecret !
Il falloit découvrir... Mais fimple, je m'abufe,
Un amour fi léger euft mal fervy d'exeufe,
Un bien acquis fans peine eft un trefor en l'air,
Ce qui coûte fi peu ne vaut pas en parler,
La garde en importune, & la perte en confole,
Et pour le retenir, c'eft trop qu'une parole.
DORANTE
Quelle exeufe, Madame, & quel remercîment! Et quel conte euft-il fait d'un amour d'un moment, Allumé d'un coup d'ceii? car luy dire autre chofe, Luy conter de vos feux la véritable caufe,
Que je vous fauve un frère, & qu'il me doit le jour, Que la reconnoiffance a produit voftre amour, C'étoit mettre en fa main le destin de Cléandre, C'étoit trahir ce frère en voulant vous défendre, C'étoit me repentir de l'avoir confervé, C'étoit l'aiTaffiner après l'avoir fauve, C'étoit defavoùer ce généreux filence Qu'au péril de mon fang garda mon innocence, Et perdre, en vous forçant à ne plus m'estimer, Toutes les qualitez qui vous firent m'aimer.
Hélas, tout ce discours ne fert qu'à me contondre,
Je n'y puis confentir, &; ne fçais qu'y répondre.
Mais je découvre enfin l'adreffe de vos coups,
Vous parlez pour Philiste, & vous faites pour vous.
Vos Dames de Paris vous r'appellent vers elles,
Nos Provinces pour vous n'en ont point d'affez belles:
Si dans voftre prifon vous avez fait l'Amant,
Je ne vous y fervois que d'un amufement.
A peine en fortez-vous que vous changez de ftile,
Pour quitter la Maitreffe, il faut quitter la ville.
Je ne vous retiens plus, allez.
DORANTE
Puiffe à vos yeux M'écrafer à l'instant la colère des Cieux, Si j'adore autre objet que celuy de Méliffe, Si je conçoy des vœux que pour voftre fervice, Et fi pour d'autres yeux on m'entend foufpirer,