ACTE V, SCENE V
DORANTE
Allons, je fuis tout preft d'y laiffer une vie Plus digne de pitié qu'elle n'étoit d'envie, Mais après le bonheur que je vous ay cédé, Je méritois peut eftre un plus doux procédé.
PHILISTE
Un amy tel que vous n'en mérite point d'autre. Je vous dy mon fecret, vous me cachez le voftre, Et vous ne craignez point d'irriter mon couroux, Lors que vous me jugez moins généreux que vous! Vous pouvez me céder un objet qui vous aime, Et j'ay le coeur trop bas, pour vous traiter de mefme, Pour vous en céder un à qui l'amour me rend, Sinon trop mal voulu, du moins indifférent! Si vous avez pu naiftre, & noble, &: magnanime, Vous ne me deviez pas tenir en moindre estime, Malgré noftre amitié je m'en doy reiTentir, Rentrez dans la prifon dont vous vouliez fortir.
CLE ANDRÉ
Vous prenez pour mépris fon trop de déférence, Dont il ne faut tirer qu'une pleine affeurance Qu'un amy fi parfait que vous ofez blafmer Vous aime plus que luy, fans vous moins estimer. Si pour luy voftre foy fert aux Juges d'otage, Permettez qu'auprès d'eux la mienne la dégage, Et fortant du péril d'en eftre inquiété, Remettez-luy, Monfieur, toute fa liberté, Ou fi mon mauvais fort vous rend inexorable.
Au lieu de l'innocent, arrêtez le coupable.
C'eft moy qui me fçeus hier fauver fur fon cheval
Après avoir donné la mort à mon rival,
Ce duel fut l'effet de l'amour de Climéne,
Et Dorante fans vous fe fuft tiré de peine,
Si devant le Prevoft fon cœur trop généreux
N'euft voulu méconnoiftre un homme malheureux.
PIIILISTE.
Je ne demande plus quel fecret a pu faire, Et l'amour de la fœur, & l'amitié du frère, Ce qu'il a fait pour vous eft digne de vos foins. Vous luy devez beaucoup, vous ne rendez pas moins, D'un plus haut fentiment la vertu n'eft capable ; Et puisque ce duel vous avoit fait coupable, Vous ne pouviez jamais envers un innocent Eftre plus obligé, ny plus reconnoiffant. Je ne m'oppofe point à voftre gratitude, Et fi je vous ay mis en quelque inquiétude, Si d'un fi prompt départ j'ay paru me piquer, Vous ne m'entendiez pas, & je vay m'expliquer. On nomme une prifon le nœud de l'Hyménée, L'Amour mefme a des fers dont l'ame eft enchaifnée, Vous les rompiez pour moy, je n'y puis confentir, Rentrez dans la prifon dont vous vouliez fortir.
DORANTE
Amy, c'eft là le but qu'avoit voftre colère?
PHILISTE
Amy, je fais bien moins que vous ne vouliez faire.