‹ Théâtre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 239 sur 277 · ACTE III, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE III

Il eft une autre voye, & plus feure & plus prompte, Que dans l'Eternité j'aurois lieu de bénir, La mort, & c'eft de vous que je doy l'obtenir. Si vous m'aimez encor, comme j'ofe le croire, Vous devez cette grâce à voftre propre gloire, En m'arrachant la mienne, on la va déchirer, C'eft voftre chois, c'eft vous qu'on va deshonorer. L'Amant li fortement s'unit à ce qu'il aime, Qu'il en fait dans fou cœur une part de luy-mefme, C'eft par là qu'on vous blefle, & c'eft par là, Seigneur, Que peut jusques à vous aller mon deshonneur. Tranchez donc cette part, par où l'ignominie Pourroit fouiller l'éclat d'une ii belle vie, Rendez à voftre honneur toute fa pureté, Et mettez par ma mort fon lustre en feureté. Mille dont voftre Rome adore la mémoire Se font bien tous entiers immolez à leur gloire; Comme eux, en vray Romain, de la voftre jaloux, Immolez cette part trop indigne de vous, Sauvez-la par fa perte, ou fi quelque tendreffe A ce bras généreux imprime fa foibleffe, Si du fang d'une fille il craint de fe rougir, Armez, armez le mien, & le laiffez agir. Ma loy me le défend, mais mon Dieu me l'inspire, Il parle, & j'obéis à fon fecret empire, Et contre l'ordre exprès de fon commandement Je" ens que c'eft de luy que vient ce mouvement. Pour le fuivre, Seigneur, fouffrez que voftre épée Me puiffe...

PLACIDE

( )uy. vous l'aurez, mais dans mon fang tremt

Et voftre bras du moins en recevra du mien Le glorieux exemple, avant que le moyen.

Ah, ce n'eft pas pour vous un mouvement à fuivre, C'eft à moy de mourir, mais c'eft à vous de vivre.

Ah, faites-moy donc vivre, ou me laiffez mourir, Ceffez de me tuer, ou de me fecourir.

Puisque vous n'écoutez, ny mes vœux, ny mes larmes, Puisque la mort pour vous a plus que moy de charmes, Souffrez que ce trépas, que vous trouvez fi doux, Ait à fon tour pour moy plus de douceur que vous. Puis-je vivre, & vous voir morte, ou deshonorée? Vous que de tout mon coeur j'ay toujours adorée? Vous qui de mon destin réglez le triste cours? Vous, dis-je, à qui j'attache, & ma gloire, & mes jours? Non non, s'il vous faut voir deshonorée, ou morte, Souffrez un defespoir où la raifon me porte ; Renoncer à la vie, avant de tels malheurs, Ce n'eft que prévenir l'effet de mes douleurs. En ces extrémitez je vous conjure encore, Non par ce zélé ardent d'un cœur qui vous adore, Non par ce vain éclat de tant de Dignitez Trop au deffous du fang des Rois dont vous fortez, Non par ce defespoir où vous pouffez ma vie; Mais par la fainte horreur que vous fait l'infamie, Par ce Dieu que j'ignore, & pour qui vous vivez, Et par ce mefme bien que vous luy confervez, Daignez-en éviter la perte irréparable,

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