‹ Théâtre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 27 sur 277 · ACTE III, SCENE II. 6l · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE II. 6l

Ce coup où vous tranchez du Souverain de Rome,

Et qui fur un feul Chef luy fait bien plus d'affront,

Que fur tant de milliers ne fit le Roy de Pont ?

Penfez-vous que j'ignore, ou que je dilfimule

Que vous n'auriez pas eu pour moy plus de fcrupule,

Et que s'il m'euft vaincu, voftre esprit complaifant

Luy faifoit de ma tefte un femblable prefent?

Grâces à ma victoire, on me rend des hommages

Où ma fuite euft reçeu toutes fortes d'outrages,

Au vainqueur, non à moy, vous faites tout l'honneur,

Si Céfar en jouit, ce n'eft que par bonheur.

Amitié dangereufe, & redoutable zélé,

Que régie la Fortune & qui tourne avec elle.

Mais parlez, c'eft trop eftre interdit & confus.

PTOLOMEE.

Je le fuis, il eft vray, fi jamais je le fus,

Et vous-mefme avoûrez que j'ay fujet de l'eftre.

Etant né Souverain je vois icy mon maître, Icy, dy-je, où ma Cour tremble en me regardant, Où je n'ay point encor agy qu'en commandant, Je vois une autre Cour fous une autre puiflance, Et ne puis plus agir qu'avec obeïffance. De voftre feul asped je me fuis veu furpris : Jugez fi vos discours rafleurent mes esprits, Jugez par quels moyens je puis fortir d'un trouble Que forme le respect, que la crainte redouble, Et ce que vous peut dire un Prince épouvanté De voir tant de colère, & tant de majesté, Dans ces étonnemens dont mon ame eft frapée De rencontrer en vous le vengeur de Pompée.

Il me fouvient pourtant que s'il fut noftre appuy,

Nous vous dûmes deflors autant & plus qu'à luy.

Voftre faveur pour nous éclata la première,

Tout ce qu'il fit après fut à voftre prière :

ïl émût le Sénat pour des Rois outragez,

due fans cette prière il auroit négligez.

Mais de ce grand Sénat les faintes ordonnances

Euffent peu fait pour nous, Seigneur, fans vos finances,

Par là de nos mutins le feu Roy vint à bout,

Et pour en bien parler nous vous devons le tout.

Nous avons honoré voftre amy, voftre gendre,

Jusqu'à ce qu'à vous-mefme il ait ofé fe prendre :

Mais voyant fon pouvoir de vos fuccès jaloux

Paffer en tyrannie & s'armer contre vous...

Tout beau que voftre haine en fon fang affouvie N'aille point à fa gloire, il fuffit de fa vie, N'avancez rien icy que Rome ofe nier, Et justifiez-vous fans le calomnier.

PTOLOMEE.

Je laifle donc aux Dieux à juger fes penfées, Et diray feulement qu'en vos guerres paffées, Où vous fuftes forcé par tant d'indignitez, Tous nos vœux ont été pour vos prospéritez : Que comme il vous traitoit en mortel adverfaire, J'ay crû fa mort pour vous un malheur néceffaire, Et que fa haine injuste augmentant tous les jours, Jusque dans les Enfers chercheroit du fecours, Ou qu'enfin, s'il tomboit deflbus voftre puiflance,

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