ACTE III, SCENE II
Il nous falloit pour vous craindre voftre clémence, Et que le fentiment d'un cœur trop généreux Ufant mal de vos droits vous rendift malheureux.
J'ay donc conûdéré qu'en ce péril extrême Nous vous devions, Seigneur, fervir malgré vous-mefme Et fans attendre d'ordre en cette occafion, Mon zélé ardent l'a prife à ma confufion. Vous m'en défavoiiez, vous l'imputez à crime, Mais pour fervir Céfar rien n'eft illégitime, J'en ay fouillé mes mains pour vous en préferver, Vous pouvez en jouir & le defapprouver, Et j'ay plus fait pour vous, plus l' action eft noire, Puisque c'eft d'autant plus vous immoler ma gloire, Et que ce facrifice offert par mon devoir Vous affeure la voftre avec voftre pouvoir.
Vous cherchez, Ptolomée, avecque trop de rufes
De mauvaifes couleurs, & de froides excufes.
Voftre zélé étoit faux, fi feul il redoutoit
Ce que le Monde entier à pleins vœux fouhaitoit,
Et s'il vous a donné ces craintes trop fubtiles,
Qui m'oftent tout le fruit de nos guerres civiles,
Où l'honneur feul m'engage, & que pour terminer,
Je ne veux que celuy de vaincre & pardonner;
Où mes plus dangereux & plus grands adverfaires,
Si-toft qu'ils font vaincus, ne font plus que mes frères,
Et mon ambition ne va qu'à les forcer,
Ayant dompté leur haine, à vivre, & m'embraffer.
O combien d'allegreffe une fi triste guerre Auroit-elle laiffé deffus toute la Terre,
Si Rome avoit pu voir marcher en mefme char,
Vainqueurs de leur discorde & Pompée & Céfar !
Voila ces grands malheurs que craignoit voftre zélé.
O crainte ridicule autant que criminelle 1
Vous craigniez ma clémence! ah! n'ayez plus ce foin,
Souhaitez-la plûtoft, vous en avez hefoin.
Si je n'avois égard qu'aux loix de la justice,
Je m'apaiferois Rome avec voftre fupplice,
Sans que ny vos respects, ny voftre repentir,
Ni voftre Dignité vous puffent garantir,
Voftre trofne luy-mefme en feroit le Théâtre :
Mais voulant épargner le fang de Cléopatre,
J'impute à vos flateurs toute la trahifon,
Et je veux voir comment vous m'en ferez raifon.
Suivant les fentimens dont vous ferez capable,
Je fçauray vous tenir innocent, ou coupable.
Cependant à Pompée élevez des Autels,
Rendez-luy les honneurs qu'on rend aux Immortels,
Par un prompt facrifice expiez tous vos crimes,
Et fur tout penfez bien au chois de vos vi&imes.
Allez y donner ordre, & me laiflez icy
Entretenir les miens fur quelque autre foucy.