ACTE III, SCENE IV
Et Rome dans fes murs ne voit point de famille,
Qui foit plus honorée, ou de femme, ou de fille.
Pleuft au grand Jupiter, pleuft à ces mefmes Dieux,
Qu'Annibal euft bravez jadis fans vos ayeux,
Que ce Héros fi cher dont le Ciel vous fépare
N'euft pas fi mal connu la Cour d'un Roy Barbare,
Ny mieux aimé tenter une incertaine foy,
Que la vieille amitié qu'il euft trouvée en moy ;
Qu'il euft voulu fouffrir qu'un bonheur de mes armes
Euft vaincu fes foupçons, diflïpé fes alarmes,
Et qu'enfin m'attendant fans plus fe défier,
Il m'euft donné moyen de me justifier.
Alors foulant aux pieds la Discorde & l'Envie,
Je l'euffe conjuré de fe donner la vie,
D'oublier ma victoire, & d'aimer un rival
Heureux d'avoir vaincu pour vivre fon égal.
J'euffe alors regagné fon ame fatisfaite,
Jusqu'à luy faire aux Dieux pardonner fa défaite,
Il euft fait à fon tour en me rendant fon coeur
Que Rome euft pardonné la vi&oire au vainqueur.
Mais puisque par fa perte à jamais fans féconde
Le Sort a defrobé cette allegreffe au Monde,
Céfar s'efforcera de s'acquiter vers vous
De ce qu'il voudroit rendre à cet illustre époux.
Prenez donc en ces lieux liberté toute entière,
Seulement pour deux jours foyez ma prifonniére,
Afin d'eftre témoin comme après nos débats
Je chéris fa mémoire & venge fon trépas,
Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie
De quel orgueil nouveau m'enfle la Theflalie.
Je vous laifle à vous-mefme & vous quitte un moment.
Choififlez-luy, Lépide, un digne apartement, Et qu'on l'honore icy, mais en Dame Romaine, C'eft à dire un peu plus qu'on n'honore la Reine. Commandez, & chacun aura foin d'obéir.
CORNELIE.
O Ciel ! que de vertus vous me faites haïr !
Fin du troijîême Aâe.