‹ Théâtre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 50 sur 277 · ACTE V, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III

CORNELIE.

Ils n'ont que différé la peine méritée.

CLEOPATRE

Vous la vouliez fur l'heure, ils l'en ont garanty.

ACH OREE.

Il faudroit qu'à nos vœux il euft mieux confenty.

CLEOPATRE

Que difiez-vous naguère, & que viens-je d'entendre ? Accordez ces discours que j'ay peine à comprendre.

ACHOREE.

Aucuns ordres ny foins n'ont pu le fecourir,

Malgré Céfar & nous il a voulu périr ;

Mais il eft mort, Madame, avec toutes les marques

Que puiffent laiffer d'eux les plus dignes Monarques,

Sa vertu rappelée a foûtenu fon rang,

Et fa perte aux Romains a coûté bien du fang.

Il combatoit Antoine avec tant de courage, Qu'il emportoit déjà fur luy quelque avantage, Mais l'abord de Céfar a changé le Destin; Aufïï-toft Achillas fuit le fort de Photin, Il meurt, mais d'une mort trop belle pour un traiftre, Les armes à la main en défendant fon maiftre. Le vainqueur crie en vain qu'on épargne le Roy, Ces mots au lieu d'espoir luy donnent de l'effroy; Son esprit alarmé les croit un artifice Pour réferver fa tefte à l'affront d'un fupplice. Il pouffe dans nos rangs, il les perce, & fait voir

Ce que peut la vertu qu'arme le defespoir, Et fon cœur emporté par l'erreur qui l'abufe Cherche par tout la mort que chacun luy refufe. Enfin perdant haleine après ces grands efforts, Près d'eftre environné, fes meilleurs foldats morts, Il voit quelques fuyards fauter dans une barque, Il s'y jette, & les fiens qui fuivent leur Monarque D'un fi grand nombre en foule accablent ce vaiffeau, Que la mer l'engloutit avec tout fon fardeau.

C'eft ainfi que fa mort luy rend toute fa gloire, A vous toute l'Egypte, à Céfar la vi&oire, Il vous proclame Reine, & bien qu'aucun Romain Du fang que vous pleurez n'ait veu rougir fa main, Il nous fait voir à tous un déplaifir extrême. Il foufpire, il gémit: mais le voicy luy-mefme, Qui pourra mieux que moy vous montrer la douleur Que luy donne du Roy l'invincible malheur.

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