‹ Théâtre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 57 sur 277 · ACTE I, SCENE I. IO · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I. IO

DORANTE

Xe t'eftarouche point, je ne cherche, à vray dire, Que quelque connoiflance où l'on fe plaife à rire, Qu'on puiffe vifiter par divertiflement, Où l'on puifle en douceur couler quelque moment. Pour me connoiftre mal, tu prens mon fens à gauche.

J'enteus, vous n'êtes pas un homme de débauche, Et tenez celles-là trop indignes de vous, Qae le fon d'un écu rend traitables à tous. Aufli que vous cherchiez de ces fages coquettes, Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes, Mais qui ne font l'amour que de babil, & d'yeux.- Vous êtes d'encoleure à vouloir un peu mieux. Loin de pafler fon temps, chacun le perd chez elles, Et le jeu, comme on dit, n'en vaut pas les chandelles. Mais ce feroit pour vous un bonheur fans égal Que ces femmes de bien qui fe gouvernent mal, Et de qui la vertu, quand on leur fait fervice, X'eil pas incompatible avec un peu de vice. Vous en verrez icy de toutes les façons. Ne me demandez point cependant des leçons, Ou je me connoy mal à voir voftre vifage, Ou vous n'en êtes pas à voftre apprentiflage; Vos Loix ne régloient pas fi bien tous vos defleins, Que vous euflîez toujours un porte-feuille aux mains.

DORANTE

A ne rien déguifer, Cliton, je te confefle Qu'à Poitiers j'ay vécu, comme vit la jeunefle,

J'étois en ces lieux-là, de beaucoup de métiers :

Mais Paris après tout eft bien loin de Poitiers.

Le climat différent veut une autre méthode,

Ce qu'on admire ailleurs eft icy hors de mode,

La diverfe façon de parler & d'agir

Donne aux nouveaux venus fouvent dequoy rougir.

Chez les Provinciaux on prend ce qu'on rencontre,

Et là, faute de mieux, un fot paffe à la montre :

Mais il faut à Paris bien d'autres qualitez,

On ne s'éblouit point de ces fauffes clartez,

Et tant d'honneftes gens que l'on y voit enfemble,

Font qu'on eft mal reçeu fi l'on ne leur reffemble.

CLITON

Connoiffez mieux Paris, puisque vous en parlez.

Paris eft un grand lieu plein de marchands méfiez, L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence, On s'y laiffe duper, autant qu'en lieu de France, Et parmy tant d'esprits plus polis, & meilleurs, Il y croift des badauts, autant, & plus qu'ailleurs. Dans la confufion que ce grand monde apporte, Il y vient de tous lieux des gens de toute forte, Et dans toute la France il eft fort peu d'endroits, Dont il n'ait le rébus auffi-bien que le chois. Comme on s'y connoit mal, chacun s'y fait de mife, Et vaut communément autant comme il fe prife, De bien pires que vous s'y font affez valoir; Mais pour venir au point que vous voulez fçavoir, Etes-vous libéral?

DORANTE

Je ne fuis point avare.

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