‹ Théâtre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 6 sur 277 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

J'exécute à regret ce que le Ciel ordonne,

Et du mefme poigaard pour Céfar destiné

Je perce en foufpirant fon cœur infortuné.

Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de fa tefte

Mettre à l'abry la voftre & parer la tempefte.

Laiffez nommer fa mort un injuste attentat,

La Justice n'eft pas une vertu d'Etat.

Le chois des actions ou mauvaifes ou bonnes

Ne fait qu'anéantir la force des Couronnes,

Le droit des Rois confiste à ne rien épargner.

La timide équité détruit l'art de régner,

Quand on craint d'eftre injuste on a toujours à craindre,

Et qui veut tout pouvoir doit ofer tout enfreindre,

Fuir comme un deshonneur la vertu qui le pert,

Et voler fans fcrupule au crime qui luy fcrt.

C'eft là mon fentiment, Achillas & Septime S'attacheront peut-eftre à quelqu'autre Maxime, Chacun a fon avis , mais quel que foit le leur, Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur.

ACHILLAS

Seigneur, Photin dit vray, mais quoy que de Pompée Je voye & la fortune & la valeur trompée, Je regarde fon fang comme un fang précieux, Qu'au milieu de Pharfale ont respecté les Dieux. Non qu'en un coup d'Etat je n'approuve le crime, Mais s'il eft néceffaire, il n'eft point légitime. Et quel befoin icy d'une extrême rigueur? Qui n'eft point au vaincu, ne craint point le vainqueur. Neutre jusqu'à prefent vous pouvez l'eftre encore, Vous pouvez adorer Céfar fi l'on l'adore;

Mais quoy que vos encens le traitent d'Immortel, Cette grande victime eft trop pour fon Autel, Et fa tefte immolée au Dieu de la victoire Imprime à voftre nom une tache trop noire ; Ne le pas fecourir fuffit fans l'opprimer. En ufant de la forte on ne vous peut blafmer. Vous luy devez beaucoup, par luy Rome animée A fait rendre le Sceptre au feu Roy Ptolomée ; Mais la reconnoiffance & l'hospitalité Sur les âmes des Rois n'ont qu'un droit limité. Quoy que doive un Monarque, & dûft-il fa couronne, Il doit à fes Sujets encor plus qu'à perfonne, Et ceffe de devoir, quand la dette eft d'un rang A ne point s'acquiter qu'aux dépens de leur fang. S'il eft juste d'ailleurs que tout fe confidére, Que hazardoit Pompée en fervant voftre père? Il fe voulut par là faire voir tout puiffant, Et vit croiftre fa gloire en le rétabliffant. Il le fervit enfin, mais ce fut de la langue, La bourfe de Céfar fit plus que fa harangue, Saus fes mille talens Pompée & fes discours Pour rentrer en Egypte étoient un froid fecours. Qu'il ne vante donc plus fes mérites frivoles, Les effets de Céfar valent bien fes paroles, Et fi c'eft un bien-fait qu'il faut rendre aujourd'huy, Comme il parla pour vous, vous parlerez pour luy. Ainfi vous le pouvez & devez reconnoiftre, Le recevoir chez vous c'eft recevoir un maiftre, Qui tout vaincu qu'il eft bravant le nom de Roy Dans vos propres Etats vous donneroit la loy. Fermôz-luy donc vos Ports, mais épargnez fa tefte.

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