SCENE IV
CAMILLE
Ouy, je luy feray voir par d'infaillibles marques Qu'un véritable amour brave la main des Parques, Et ne prend point de loix de ces cruels tyrans Qu'un Astre injurieux nous donne pour parens. Tu blafmes ma douleur, tu l'ofes nommer lafche, Je l'aime d'autant plus, que plus elle te fafche, Impitoyable père, & par un juste effort Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon fort.
En vit-on jamais un dont les rudes traverfes Priffent en moins de rien tant de faces diverfes, Qui fufl doux tant de fois, & tant de fois cruel, Et portail tant de coups avant le coup mortel? Vit-on jamais une ame en un jour plus atteinte De joye & de douleur, d'espérance & de crainte,
2j6 HORACE.
Affervie en esclave à plus d'événemens, Et le piteux jouet de plus de changemens? Un Oracle m'affeure, un fonge me travaille, La Paix calme l'effroy que me fait la bataille, Mon Hymen fe prépare, & presque en un moment Pour combatre mon frère on choifit mon Amant. Ce chois me defespére, & tous le defavoiient, La partie eft rompue, & les Dieux la renouent : Rome femble vaincue, & feul des trois Albains Curiace en mon fang n'a point trempé fes mains; O Dieux, fentois-je alors des douleurs trop légères, Pour le malheur de Rome & la mort de deux frères, Et me flatois-je trop quand je croyois pouvoir L'aimer encor fans crime, & nourrir quelque espoir? Sa mort m'en punit bien, & la façon cruelle Dont mon ame éperdue en reçoit la Nouvelle ; Son rival me l'apprend, & faifant à mes yeux D'un fi triste fuccès le récit odieux, Il porte fur le front une allegreffe ouverte Que le bonheur public fait bien moins que ma perte, Et baftiffant en l'air fur le malheur d'autruy, Auffi-bien que mon frère il triomphe de luy. Mais ce n'eft rien encor au prix de ce qui reste. On demande ma joye en un jour fi funeste, Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur, Et baifer une main qui me perce le cœur. En un fujet de pleurs fi grand, fi légitime, Se plaindre eft une honte, & foufpirer un crime, Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux, Et fi l'on n'eft barbare, on n'eft point généreux. Dégénérons, mon cœur, d'un fi vertueux père,