ACTE IV, SCENE V
CAMILLE
Donne-moy donc, barbare, un cœur comme le tien, Et fi tu veux enfin que je t'ouvre mon ame, Ren-moy mon Curiace, ou laiffe agir ma flame. Ma joye & nies douleurs dépendoient de fon fort, Je l'adorois vivant, & je le pleure mort.
Ne cherche plus ta fceur où tu l'avois biffée, Tu ne revois en moy qu'une Amante offencée, Qui comme une Furie attachée à tes pas Te veut inceffamment reprocher fon trépas. Tigre altéré de fang, qui me défens les larmes, Qui veux que dans fa mort je trouve encor des charmes, Et que jusques au Ciel élevant tes exploits Moy-mefme je le tuë une féconde fois, Puiffent tant de malheurs accompagner ta vie Que tu tombes au point de me porter envie, Et toy, bien toft fouiller par quelque lafcheté Cette gloire fi chère à ta brutalité!
O Ciel, qui vit jamais une pareille rage ! Crois-tu donc que je fois infenfible à l'outrage, Que je fouffre en mon fang ce mortel deshonneur? Aime, aime cette mort qui fait noftre bonbeur, Et préfère du moins au fouvenir d'un homme Ce que doit ta naiffance aux intérefts de Rome.
CAMILLE
Rome, l'unique objet de mon reffentiment ! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon Amant !
Rome, qui t'a veu naiftre & que ton cœur adore ! Rome, enfin que je hay parce qu'elle t'honore ! Puiffent tous fes voifins enfemble conjurez Sapper fes fondemens encor mal afïeurez ! Et fi ce n'eft aflez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie, Que cent Peuples unis des bouts de l'Univers Paiïent pour la détruire, & les monts, & les mers, Qu'elle mefme fur foy renverfe fes murailles, Et de fes propres mains déchire fes entrailles : Que le couroux du Ciel allumé par mes vœux Faffe pleuvoir fur elle un déluge de feux. Puiffay-je de mes yeux y voir tomber ce foudre, Voir fes maifons en cendre, & tes lauriers en poudre ; Voir le dernier Romain à fon dernier foufpir, Moy feule en eftre caufe, & mourir de plaifir!
horace mettant la main à Vèpèe, & pourfuivant fa fœur qui s'enfuit.
C'eft trop, ma patience à la raifon fait place. Va dedans les Enfers plaindre ton Curiace.
Camille blejfée derrière le théâtre.
Ah, traiftre !
horace revenant fur le théâtre.
Ainfi reçoive un châtiment foudain Quiconque ofe pleurer un ennemy Romain.