ACTE V, SCENE II. 2JI
A quoy bon me défendre } Vous fçavez l'action, vous la venez d'entendre, Ce que vous en croyez me doit eftre une loy.
Sire, on fe défend mal contre l'avis d'un Roy, Et le plus innocent devient foudain coupable Quand aux yeux de fon Prince il paroit condamnable. C'eft crime qu'envers luy fe vouloir excufer, Noftre fang eft fon bien, il en peut dispofer, Et c'eft à nous de croire, alors qu'il en dispofe, Qu'il ne s'en prive point fans une juste caufe. Sire, prononcez donc, je fuis preft d'obéir, D'autres aiment la vie, & je la doy haïr. Je ne reproche point à l'ardeur de Valére Qu'en Amant de la fceur il accufe le frère, Mes vœux avec les fiens conspirent aujourd'huy, Il demande ma mort, je la veux comme luy. Un feul point entre nous met cette différence, Que mon honneur par-là cherche fon affeurance, Et qu'à ce mefme but nous voulons arriver, Luy pour flétrir ma gloire, & moy pour la fauver.
Sire, c'eft rarement qu'il s'offre une matière A montrer d'un grand cœur la vertu toute entière; Suivant Poccafion elle agit plus, ou moins, Et paroit forte, ou foible aux yeux de fes témoins. Le Peuple qui voit tout feulement par l'écorce S'attache à fon effet pour juger de fa force, Il veut que fes dehors gardent un mefme cours, Qu'ayant fait un miracle elle en faffe toujours. Après une action pleine, haute, éclatante,
Tout ce qui brille moins remplit mal fon attente : Il veut qu'on foit égal en tout temps, en tous lieux, Il n'examine point fi lors on pouvoit mieux, Ny que, s'il ne voit pas fans ceffe une merveille, L'occafion eft moindre, & la vertu pareille. Son injustice accable, & détruit les grands noms, L'honneur des premiers faits fe perd par les féconds, Et quand la Renommée a paffé l'ordinaire, Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire. Je ne vanteray point les exploits de mon bras, Voftre Majesté, Sire, a veu mes trois combats, Il eft bien malaifé qu'un pareil les féconde, Qu'une autre occafiou à celle-cy réponde, Et que tout mon courage après de fi grands coups Parvienne à des fuccès qui n'aillent au deiTous ; Si bien que pour laitier une illustre mémoire, La mort feule aujourd'huy peut conferver ma gloire : Encor la falloit-il fi-toft que j'eus vaincu, Puisque pour mon honneur j'ay déjà trop vécu. Un homme tel que moy voit fa gloire ternie Quand il tombe en péril de quelque ignominie, Et ma main auroit fçeu déjà m'en garantir, Mais fans voftre congé mon fang n'ofe fortir, Comme il vous appartient, voftre aveu doit fe prendre, C'eft vous le defrober qu'autrement le répandre. Rome ne manque point de généreux guerriers, Affez d'autres fans moy foûtiendront vos lauriers, Que Voftre Majesté déformais m'en dispenfe; Et fi ce que j'ay fait vaut quelque récompenfe, Permettez, ô grand Roy, que de ce bras vainqueur Je m'immole à ma gloire, & non pas à ma fœur.