‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 126 sur 254 · ACTE V, SC EXE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SC EXE II

Et c'eft dont je vous plains qu'après un tel fervice On puiffe contre luy me demander justice.

Souffrez donc, ô grand Roy, le plus juste des Rois,

Que tous les -gens de bien vous parlent par ma voix.

Non que nos cœurs jaloux de fes honneurs s'irritent,

S'il en reçoit beaucoup, fes hauts faits le méritent,

Ajoûtez-y plûtoft que d'en diminuer,

Nous fommes tous encor prefts d'y contribuer.

Mais puisque d'un tel crime il s'eft montré capable,

Qu'il triomphe en vainqueur, & périffe en coupable,

Arrêtez fa fureur & fauvez de fes mains,

Si vous voulez régner, le reste des Romains,

Il y va de la perte, ou du falut du reste.

La guerre avoit un cours fi fanglant, fi funeste, Et les nœuds de l'Hymen durant nos bons Destins Ont tant de fois uny des peuples fi voifins, Qu'il eft peu de Romains que le party contraire N'intéreffe en la mort d'un gendre ou d'un beaufrére, Et qui ne foient forcez de donner quelques pleurs Dans le bonheur public à leurs propres malheurs. Si c'eft offencer Rome, & que l'heur de fes armes L'authorife à punir ce crime de nos larmes, Quel fang épargnera ce barbare vainqueur Qui ne pardonne pas à celuy de fa fœur, Et ne peut exeufer cette douleur preffante Que la mort d'un Amant jette au cœur d'une Amante, Quand près d'eftre éclairez du nuptial flambeau Elle voit avec luy fon espoir au tombeau ! Faifant triompher Rome il fe l'eft affervie,

Il a fur nous un droit, & de mort, & de vie, Et nos jours criminels ne pourront plus durer, Qu'autant qu'à fa clémence il plaira l'endurer.

Je pourrois ajouter aux intéiêts de Rome Combien un pareil coup eft indigne d'un homme; Je pourrois demander qu'on mift devant vos yeux Ce grand & rare exploit d'un bras victorieux. Vous verriez un beau fang pour accufer fa rage, D'un frère fi cruel rejallir au vifage, Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir, Son âge & fa beauté vous pourroient émouvoir : Mais je hay ces moyens qui fentent l'artifice. Vous avez à demain remis le facrifice, Penfez-vous que les Dieux, vengeurs desîhnocens, D'une main parricide acceptent de l'encens? Sur vous ce facrilége attireroit fa peine, Ne le confidérez qu'en objet de leur haine, Et croyez avec nous qu'en tous fes trois combats Le bon Destin de Rome a plus fait que fon bras, Puisque ces mefmes Dieux autheurs de fa victoire Ont permis qu'auffi-toft il en fouillaft la gloire, Et qu'un fi grand courage après ce noble effort Fuft digne en mefme jour de triomphe & de mort. Sire, c'eft ce qu'il faut que voftre Arreft décide, En ce lieu Rome a veu le premier parricide, La fuite en eft à craindre, & la haine des Cieux. Sauvez-nous de fa main, & redoutez les Dieux.

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