‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 144 sur 254 · ACTE II, SC EX F. I · texte numérisé non relu

ACTE II, SC EX F. I

C'eft ce que fit Céfar, il vous faut aujourd'huy Condamner fa mémoire, ou faire comme luy. Si le pouvoir fupréme eft blafmé par Auguste, Céfar fut un Tyran, & fon trépas fut juste, Et vous devez aux Dieux conte de tout le fang Dont vous l'avez vengé pour monter à l'on rang. N'en craignez point, Seigneur, les tristes Destinées, Un plus puiffant Démon veille fur vos années, On a dix fois fur vous attenté fans effet, Et qui l'a voulu perdre au mefme instant l'a fait. On entreprend affez, mais aucun n'exécute, Il eft des adaffins, mais il n'eft plus de Brute ; Enfin s'il faut attendre un femblable revers, Il eft beau de mourir maiftre de l'Univers. C'eft ce qu'en peu de mots j'ofe dire, & j'estime Que ce peu que j'ay dit eft l'avis de Maxime.

Ouy, j'accorde qu'Auguste a droit de conferver L'Empire où fa vertu l'a fait feule arriver, Et qu'au prix de fon fang, au péril de fa tefte, Il a fait de l'Etat une juste conquefte: Mais que fans fe noircir il ne puiffe quitter Le fardeau que fa main eft laffe de porter, Qu'il aceufe par là Céfar de tyrannie, Qu'il approuve fa mort, c'eft ce que je dénie.

Rome eft à vous, Seigneur, l'Empire eft voftre bien, Chacun en liberté peut dispofer du fien, 11 le peut à fon chois garder, ou s'en défaire, Vous feul ne pourriez pas ce que peut le Vulgaire, Et feriez devenu, pour avoir tout dompté,

Esclave des grandeurs où vous êtes monté! Poffédez-les, Seigneur, fans qu'elles vous poffédent, Loin de vous captiver, fouffrez qu'elles vous cèdent, Et faites hautement connoiftre enfin à tous Que tout ce qu'elles ont eft au defibus de vous. Voftre Rome autrefois vous donna la naiffance, Vous luy voulez donner voftre toute-puiffance, Et Cinna vous impute à crime capital La libéralité vers le pais natal!

Il appelle remords l'amour de la Patrie ! Par la haute vertu la gloire eft donc flétrie, Et ce n'eft qu'un objet digne de nos mépris. Si de fes pleins effets l'infamie eft le prix. Je veux bien avouer qu'une action fi belle Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle ; Mais commet-on un crime indigne de pardon, Quand la reconnoiffance eft au deffus du don ? Suivez, fuivez, Seigneur, le Ciel qui vous inspire, Voftre gloire redouble à méprifer l'Empire, Et vous ferez fameux chez la Postérité, Moins pour l'avoir conquis, que pour l'avoir quitté. Le bonheur peut conduire à la grandeur fupréme, Mais pour y renoncer, il faut la vertu mefme, Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner, Après un fcéptre acquis, la douceur de régner.

Confidérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome, Où, de quelque façon que voftre Cour vous nomme, On hait la Monarchie, & le nom d'Empereur Cachant celuy de Roy, ne fait pas moins d'horreur. Ils paffent pour Tyran quiconque s'y fait maiftre, Qui le fert, pour esclave, & qui l'aime, pour traiftre.

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