ACTE III, SCENE IV
Pour me l'immoler, traiftre ! & tu veux que moy-mefme Je retienne ta main ! qu'il vive, & que je l'aime 1 Que je fois le butin de qui l'ofe épargner, Et le prix du confeil qui le force à régner !
Ne me condamnez point quand je vous ay ferrie. Sans moy vous n'auriez plus de pouvoir fur fa vie, Et malgré fes bien-faits je rens tout à l'amour Quand je veux qu'il périffe, ou vous doive le jour. Avec les premiers vœux de mon obéïffance Souffrez ce foible effort de ma reconnoiffance, Que je tafche de vaincre un indigne couroux, Et vous donner pour luy l'amour qu'il a pour vous. Une ame généreufe & que la vertu guide Fuit la honte des noms d'ingrate, & de perfide, Elle en hait l'infamie attachée au bonheur, Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.
Je fais gloire, pour moy, de cette ignominie, La perfidie eft noble envers la Tyrannie, Et quand on rompt le cours d'un fort fi malheureux, Les cœurs les plus ingrats font les plus généreux.
CIXNA.
Vous faites des vertus au gré de voftre haine.
l.M ILIE.
Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.
326 CINNA
CINNA
Un cœur vraiment Romain...
EMILIE
Ofe tout pour ravir Une odieufe vie à qui le fait fervir, 11 fuit plus que la mort la honte d'eftre esclave.
CINNA
C'eft l'eftre avec honneur que de l'eftre d'Oftave, Et nous voyons fouvent des Rois à nos genoux Demander pour appuy tels esclaves que nous. Il abaiffe à nos pieds l'orgueil des Diadèmes, Il nous fait fouverains fur leurs grandeurs fuprémes, Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit, Et leur impofe un joug dont il nous affranchit.
EMILIE
L'indigne ambition que ton cœur fe propofe! Pour eftre plus qu'un Roy tu te crois quelque chofe ! -Aux deux bouts de la Terre en eft-il un fi vain Qu'il prétende égaler un Citoyen Romain? Antoine fur fa tefte attira noftre haine En fe deshonorant par l'amour d'une Reine : Attale, ce grand Roy dans la pourpre blanchy, Qui du peuple Romain fe nommoit l'affranchy, Quand de toute l'Afie il fe fuft veu l'arbitre, Euft encor moins prifé fon trofne que ce titre. Souvien-toy de ton nom, foûtien fa dignité, Et prenant d'un Romain la générofité, Sçache qu'il n'en eft point que le Ciel n'ait fait naiftre Pour commander aux Rois, & pour vivre fans maiftre.