SCENE PREMIERE
POLYEUCTE, NEARQ.UE.
NE ARQUE.
Quoy? vous vous arrêtez aux fonges d'une femme De fi foibles fujets troublent cette grande ame ! Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvé S'alarme d'un péril qu'une femme a refvé!
368 POLYEUCTE
POLYEUCTE
Je fçay ce qu'eft un fonge, & le peu de croyanc Qu'un homme doit donner à fon extravagance, Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit Forme de vains objets que le réveil détruit. Mais vous ne fçavez pas ce que c'eft qu'une femme. Vous ignorez quels droits elle a fur toute l'ame, Quand après un long temps qu'elle a fçeu nous ch Les flambeaux de l'Hymen viennent de s'allume Pauline fans raifon dans la douleur plongée Craint, & croit déjà voir ma mort qu'elle a fongé Elle oppofe les pleurs au deffein que je fais, Et tafche à m'empefcher de fortir du Palais; Je méprife fa crainte, & je cède à fes larmes, Elle me fait pitié fans me donner d'alarmes, Et mon cœur attendry, fans eftre intimidé, N'ofe déplaire aux yeux dont il eft poffédé. L'occafion, Néarque, eft-elle fi preffante, Qu'il faille eftre infenfible aux foufpirs d'une Ama Par un peu de remife épargnons fon ennuy, Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'h
NEARQUE.
Avez-vous cependant une pleine affeurance D'avoir affez de vie, ou de perfévérance? Et Dieu qui tient voftre ame & vos jours dans fa m Promet-il à vos vœux de le pouvoir demain? Il eft toujours tout juste, & tout bon, mais fa Gract Ne descend pas toujours avec mefme efficace. Après certains momens que perdent nos longueu
ACTB I, SCENE 1. 369
Elle quitte ces traits qui pénétrent les cœurs, Le noltre s'endurcit, la repouffe, l'égaré, Le bras qui la verfoit en devient plus avare, Et cette fainte ardeur qui doit porter au bien Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien. Celle qui vous preffoit de courir au Baptefme, Languiffante déjà, ceffe d'ellre la mcfme, Et pour quelques foufpirs qu'on vous a fait oùir, Sa flame le dilîîpe, & va s'évanouir.
POLYEUCTE
Vous me connoilfez mal, la mefme ardeur me brufle, Et le defir s'accroift quand l'effet fe recule. Ces pleurs que je regarde avec un œil d'époux Me biffent dans le cœur auffi Chrétien que vous ; Mais pour en recevoir le facré caractère Qui lave nos forfaits dans une eau falutaire, Et qui purgeant noftre ame, & deffillant nos yeux Nous rend le premier droit que nous avions aux Cieux, Bien que je le préfère aux grandeurs d'un Empire, Comme le bien fupréme, & le feul où j'aspire, Je croy, pour fatisfaire un juste & faint amour, Pouvoir un peu remettre, & différer d'un jour.
NEARQUE.
Ainfi du Genre humain l'ennemy vous abufe, Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de rufe. Jaloux des bons deffeins qu'il tafche d'ébranler, Quand il ne les peut rompre, il pouffe à reculer : D'obstacle fur obstacle il va troubler le voftre,
Aujourd'huy par des pleurs, chaque jour par quelqu
Et ce fonge remply de noires vifions
N'eft que le coup d'effay de fes illufions.
Il met tout en ufage, & prière, & menace,
Il attaque toujours, & jamais ne fe laffe,
Il croit pouvoir enfin ce qu'encor il n'a pu,
Et que ce qu'on diffère eft à demy rompu.
Rompez fes premiers coups, laiffez pleurer Paulii Dieu ne veut point d'un cœur où le Monde domine, Qui regarde en arriére, & douteux en fon chois, Lors que fa voix l'appelle, écoute une autre voix.
POLYEUCTE
Pour fe donner à luy faut-il n'aimer perfonne ?
NEARQUE.
Nous pouvons tout aimer, il le fouffre, il l'ordonne, Mais à vous dire tout, ce Seigneur des Seigneurs Veut le premier amour, & les premiers honneurs. Comme rien n'eft égal à fa grandeur fupréme, Il faut ne rien aimer qu'après luy,'qu'en luy-mefme, Négliger pour luy plaire, & femme, '& biens, & rang, Expofer pour fa gloire, & verfer tout fon fang : Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite Qui vous eft néceffaire, & que je vous fouhaite ! Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux. Polyeufte, aujourd'huy qu'on nous hait en tous liei Qu'on croit fervir l'Etat quand on nous perfécute, Qu'aux plus afpres tourmens un Chrétien eft en but Comment en pourrez-vous furmonter les douleurs, Si vous ne pouvez pas refister à des pleurs?