‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 193 sur 254 · ACTE I, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE III

On n'a tous deux qu'un cœur qui fentmefmes traverfes, Mais ce cœur a pourtant fes fondions diverfes, Et la loy de l'Hymen qui vous tient affemblez N'ordonne pas qu'il tremble, alors que vous tremblez. Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine, 11 eft Arménien, & vous êtes Romaine, Et vous pouvez fçavoir que nos deux Nations N'ont pas fur ce fujet mefmes imprenions. Un fonge en noftre esprit paffe pour ridicule, Il ne nous laiffe espoir, ny crainte, ny fcrupule, Mais il paffe dans Rome avec authorité Pour ridelle miroir de la fatalité.

Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne, Je croy que ta frayeur égaleroit la mienne, Si de telles horreurs t'avoient frapé l'esprit, Si je t'en avois fait feulement le récit.

STRATONICE

A raconter fes maux fouvent on les foulage.

PAULINE

Ecoute, mais il faut te dire davantage,

Et que pour mieux comprendre un fi triste discours,

Tu fçaches ma foibleffe, & mes autres amours.

Une femme d'honneur peut avouer fans honte

Ces furprifes des fens que la raifon furmonte,

Ce n'eft qu'en ces affauts qu'éclate la vertu,

Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combatu.

376 POLYEUCTE

Dans Rome où je nafquis ce malheureux vifage D'un Chevalier Romain captiva le courage, Il s'appelloit Sévère, Excufe les foufpirs Qu'arrache encor un nom trop cher à mes defirs.

STRATONICE

Eft-ce luy qui n'aguére aux dépens de fa vie Sauva des ennemis voftre Empereur Décie, Qui leur tira mourant la victoire des mains, Et fit tourner le fort des Perfes aux Romains ? Luy qu'entre tant de morts immolez à fon Maiftre On ne pût rencontrer, ou du moins reconnoiftre, A qui Décie enfin pour des exploits fi beaux Fit fi pompeufement dreffer de vains tombeaux?

PAULINE

Hélas, c'étoit luy-mefme, & jamais noftre Rome N'a produit plus grand cœur, ny veu plus honnefte homm Puisque tu le connois, je ne t'en diray rien, Je l'aimay, Stratonice, il le méritoit bien. Mais que fert le mérite où manque la fortune? L'un étoit grand en luy, l'autre foible & commune : Trop invincible obstacle, & dont trop rarement Triomphe auprès d'un père un vertueux Amant.

STRATONICE

La digne occafion d'une rare constance !

PAULINE

Dy plûtoft d'une indigne & folle refistance, Quelque fruit qu'une fille en puifle recueillir,

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