‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 194 sur 254 · ACTE I, SC E NT. III. 3JJ · texte numérisé non relu

ACTE I, SC E NT. III. 3JJ

Ce n'eft une vertu que pour qui veut faillir.

Parmy ce grand amour que j'avois pour Sévère J'attendois un époux de la main de mon père, Toujours prefte à le prendre, & jamais ma raifon N'avoua de mes yeux l'aimable trahifon.

Il poffédoit mon cœur, mes defirs, ma penfée, Je ne luy câchois point combien j'étois bleffée, Nous foufpirions enfemble, & pleurions nos malheurs, Mais au lieu d'espérance il n'avoit que des pleurs, Et malgré des foufpirs fi doux, fi favorables, Mon père & mon devoir étoient inexorables. Enfin je quittay Rome, & ce parfait Amant, Pour fuivre icy mon père en fon Gouvernement, Et luy defesperé, s'en alla dans l'Armée Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée. Le reste, tu le fçais : mon abord en ces lieux Me fit voir Polyeucle, & je plus à fes yeux, Et comme il eft icy le Chef de la Nobleffe, Mon père fut ravy qu'il me prift pour Maîtreffe, Et par fon alliance il fe creut affeuré D'eftre plus redoutable, & plus confidéré. Il approuva fa flame, & conclud l'Hyménée, Et moy, comme à fon lit je me vis destinée, Je donnay par devoir à fon affection Tout ce que l'autre avoit par inclination : Si tu peux en douter, juge-le par la crainte Dont en ce triste jour tu me vois l'ame atteinte.

STRATONICE

Elle fait affez voir à quel point vous l'aimez : Mais quel fonge après tout tient vos fens alarmez?

378 POLYEUCTE

Je l'ay veu cette nuit, ce malheureux Sévère, La vengeance à la main, l'œil ardent de colère. Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux, Qu'une Ombre défolée emporte des tombeaux, Il n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire Qui retranchant fa vie alTeurent fa mémoire, Il fembloit triomphant, & tel que fur fon char Victorieux dans Rome entre noftre Céfar,. Après un peu d'effroy que m'a donné fa veuë, Porte à qui tu voudras la faveur qui m'eft due, Ingrate, m'a-t'il dit, & ce jour expirr, Pleure à loifir l'époux que tu m'as préféré. A ces mots j'ay frémy, mon ame s'eft troublée, En fuite, des Chrétiens une impie Afîémblée, Pour avancer l'effet de ce discours fatal, A jette Polyeucle aux pieds de fon rival. Soudain à fon fecours j'ay réclamé mon père; Hélas ! c'eft de tout point ce qui me defespére, J'ay veu mon père mefme un poignard à la main Entrer le bras levé pour luy percer le fein. Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images, Le fang de Polyeu&e a fatisfait leurs rages, Je ne fçay, ny comment, ny quand ils l'ont tué, Mais je fçay qu'à fa mort tous ont contribué. Voila quel eft mon fonge.

STRATONICE

Il eft vray qu'il eft triste, Mais il faut que voftre ame à ces frayeurs refiste ;

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