‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 2 sur 254 · DES · texte numérisé non relu

DES

POEMES CONTENUS EN CETTE SECONDE l'AKTI E

LE CID

E Poème a tant d' avantages du coflé du Sujet, c> des penfêes brillantes dont il efl femê, que la plu/part de fes Auditeurs n'ont pas voulu voir les défauts de fa conduite, & ont laiffé enlever leurs fnffrages au plaifir que leur a donné fa reprefentation. Bien que cefoit celuy de tous mes Ouvrages Réguliers où je me fuis permis le plus de licence, il paffe encor pour le plus beau auprès de ceux qui ne s'attachent pas a

la dernière fêvêritê des Règles, & depuis chiquante ans qu'il tient la place fur nos Théâtres, l'Histoire, ny l'effort de l'imagination n'y ont rien fait voir qui en aye effacé l'éclat. Aufft a-fil les deux grandes conditions que demande Aristote aux Tragédies parfaites, & dont l'offernblage fe rencontre fi rarement chez les Anciens ny chez les Modernes. Il les affemble mefme plus fortement, 6* plus noblement que les espèces que pofe ce Philofophe. Une Maîtreffe que fon devoir force a pourfuivre la mort de fon Amant, qu'elle tremble d'obtenir , a les paffions plus vives & plus allumées, que tout ce qui peut fe paffer entre un mary & fa femme, une mère à" fon fis, un frère & fa fœur ; & la haute vertu dans un naturel fenfible a ces paffions, qu'elle dompte fans les affoiblir, & à qui elle laiffe toute leur force pour eti triompher plus glorieufement, a quelque chofe de plus touchant, de plus élevé, & de plus aimable, que cette médiocre bonté, capable d'une foibleffe & mefme d'un crime, où nos Anciens étoient contraints d'arrêter le caradére le plus parfait des Rois & des Princes dont ils faifoient uurs Héros, afin que ces taches & ces forfaits défigurant ce qu'ils leur laiffbient de vertu, s'accommodafi au goufl & aux fouhaits de leurs Spedateurs, & fortifiafl l'horreur qu'ils avoient conçeué de leur domination, & de la Monarchie. Rodrigue fiât icy fon devoir fans rien relafcher

dé fa pajjion : Chiméne fait la me/me chofe a fou tour, fans laifjer ébranfler fon deffein par la

ur où elle fe voit abîmée par là ; & fi la prefence de fon Amant luy fait faire quelque faux

r'efl une gliffade dont elle fe relève a l'heure mefme, & non feulement elle connoît fi bien fa faute qu'elle nous en avertit, mais elle fait un prompt defaveu de tout ce qu'une veué Ji chère luy a pu arracher. Il n efl point befoin qu'on luy reproche qu'il luy efl honteux de fouffrir l'entretien de fon Amant après qu'il a tué fon père ; elle avoué que c efl la feule prife que la médifance aura fur elle. Si elle s'emporte jusqu'à luy dire qu'elle veut bien qu'on fçache qu'elle l'adore & le pourfuit, ce n' efl point une réfolution fi ferme, qu'elle Fempefche de cacher fon atnotir de tout fon poffible lors qu'elle efl en la prejence du Roy. S'il luy échape de l'encourager au combat contre Don Sanche par ces paroles,

Sors vainqueur d'un combat dont Chiméne eft le prix,

elle ne fe contente pas de s'enfuir de honte au mefme moment ; mais fi-tofl qti'elle efl avec Elvire, a qui elle ne dèguife rien de ce qui fe pafje dans fon ame, & que la veué de ce cher objet ne luy fait plus de violence , elle forme unfouhait plus raifonnable, qui fatisfait fa vertu & fon amour tout enfemble, & demande au Ciel que le combat fe termine

Sans faire aucun des deux ny vaincu, ny vainqueur.

Si elle ne diffimule point qu' elle panche du coflê de Rodrigue, de peur d'ejire à Don Sanche pour qui elle a de l'averfwn, cela ne détruit point la protestation qu'elle a faite un peu auparavant, que malgré la loy de ce combat, & les promeffes que le Roy a faites a Rodrigue, elle luy fera mille autres ennemis, s'il en fort viclorieux. Ce grand éclat mefme qu'elle laiffe faire a fou amour après qu'elle le croit mort, efl fuivy d'une oppofition vigoureufe a l'exécution de cette loy qui la donne a fon Amant, & elle ne fe taift qu'après que le Roy t'a différée, & luy a laiffé lieu d'espérer qu'avec le temps il y pourra furvenir quelque obstacle. Je fçay bien que le filence paffe d'ordinaire pour une marque de confentement, mais quand les Rois parlent, c'en efl une de contradiction . On ne manque jamais a leur applaudir quand on entre dans leurs fentimens ; & lefeul moyen de leur contredire avec le respecl qui leur efl dû, c efl de fe taire, quand leurs ordres ne font pas fi preffants, qu'on ne puiffe remettre à s excufer de leur obéir, lors que le temps en fera venu, & conferver cependant mie espérance légitime d'un empefchement, qu'on ne peut encor déterminément prévoir.

Il efl vray que dans ce Sujet il faut fe contenter de tirer Rodrigue de péril, fans le pouffer jusqu'à

jon mariage avec Chimêne. Il eft Historique, & a plu en/on temps; mais bien feurement il deplairoit au nojlre, & j'ay peine a voir que Chimêne y confente chez V Autheur Espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de durée a la Comédie qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'Hifioire, j'ay cn'i ne me pouvoir dispenfer d'en jetter quelque idée, mais avec incertitude de l'effet, & ce n'étoit que par la que je pouvois accorder la bien-féance du Théâtre avec la vérité de l'événement.

Les deux vifites que Rodrigue fait a fa Maitreffe ont quelque chofe qui choque cette bienféance de la part de celle qui les fouffre ; la rigueur du devoir vouloit qu'elle refufaft de luy parler, & s'enfermaft dans fon cabinet au lieu de l'écouter; mais permettez-moy de dire avec un des premiers esprits de nojlre Siècle, que leur converfation eft remplie de fi beaux fentimens, que plufieurs n'ont pas connu ce défaut, & que ceux qui l'ont connu, l'ont toléré. J'iray plus outre, 6- diray que tous presque ont fouhaité que us entretiens fe fiffent, & j'ay remarqué aux premières reprefentaiions, qu'alors que ce malheureux Amant fe prefentoit devant elle, il s'élevoit un certain frémiffement dans l'Affemblée, qui marquoit une curiofité merveilleuje, & un redoublement d'attention pour ce qu'ils avoient a fe dire dans un état f. pitoyable. Aristote dit

68 EXAMEN

qu'il y a des abfurditez qu'il faut laiffer dans un Poëme, quand on peut espérer qu'elles feront bien reçeuës, & il eft du devoir du Poëte en ce cas de les couvrir de tant de brillants, qu'elles puifient éblouir. Je laiffe au jugement de mes A uditeurs, fi je me fuis affez bien acquité de ce devoir, pour justifier par Va ces deux Scènes. Les penfées de la première des deux font quelquefois trop fpirituelles pour partir de perfonnes fort affligées ; mais outre que je n'ay fait que la paraphrafer de V Espagnol, fi nous ne nous permettions quelque chofe de plus ingénieux que le cours ordinaire de la pajfion, nos Poèmes ramperoientjouvent, & les grandes douleurs ne met' traient dans la bouche de nos Acleurs, que des exclamations , & des hélas. Pour ne déguifer rien, cette offre qtie fait Rodrigue de fon épée a Chiméne, & cette protestation de fe laiffer tiier par Don Sanche, ne me plairoient pas maintenant. Ces beautez étoient de mife en ce temps-la, & ne le fer oient plus en celuy-cy. La première efi dans l'original Espagnol, & l'autre efi tirée fur ce modèle. Toutes les deux ont fait leur effet en ma faveur, mais je ferois fcrzipule d'en étaler de pareilles a l'avenir fur noftre Théâtre.

J'ay dit ailleurs ma penfée touchant l'Infante, & le Roy ; il reste neantmoins quelque chofe a examiner fur la manière dont ce dernier agit, qui ne paroit pas affez vigotireufe, en ce qu'il ne

fait pas arrête}' le Comte après le foufflet donné, & n'envoyé pas des Gardes a D. Diégue & à fon fils. Surquoy on peut confidérer, que D. Fern and étant le premier Roy de Cas tille, & ceux qui en avoient été mai/Ires auparavant luy n'ayant eu titre que de Comtes, il n'étoit peut-ejlre pas affez abfolu fur les grands Seigneurs de fon Royaume, pour le pouvoir faire. Chez D. Guillen de Castro qui a traité ce Sujet avant moy, & qui devoit mieux connoiflre que moy quelle était l'authorité de ce premier Monarque de fon pais, le foufflet fe donne en fa prefence, & en celle de deux Miniflres d' Etat, qui luy confeillent, après que le Comte s'efi retiré fièrement & avec bravade, & que D. Diégue a fait la mefme chofe en foufpirant, de ne le pouffer point à bout, parce qu'il a quantité d'amis dans les Asturies, qui fe pourroient révolter, & prendre party avec les Maures dont fon Etat efl environné. Ainfi il fe réfout a accommoder l'affaire fans bruit, & recommande le fecret à ces deux Ministres, qui ont été fuis témoins de l'aclion. C efl fur cet exemple que je me fuis crû bien fondé a le faire agir plus mollement qu'on ne fer oit en ce temps-cy, où l'authorité Royale efl plus abfoluë. fe ne penfe pas non plus qu'il faffe une faute bien grande de ne jetter point l'alarme de nuit dans fa Ville, fur l'avis incertain qu'il a du deffein des Maures, puisque on faifoit bonne garde fur les murs &jur

le Port : maïs il efl inexcufable de n'y donner aucun ordre après leur ai-7'ivée, & de laiffer tout faire a Rodrigue. La loy du combat qu'il propofe a Chiméne avant que de le permettre a Don Sanche contre Rodrigue, n'efl pas fi injuste que quelques-uns ont voulu le dire, parce qu'elle efl plûtofl une menace pour la faire dédire de la demande de ce combat, qu'un Arrefi qu'il luy veuille faire exécuter. Cela paroît, en ce qu'après la vicloire de Rodrigue, il n'en exige pas précifément l'effet de fa parole, & la laiffe en état d'espérer que cette condition n'aura point de lieu.

Je ne puis dénier que la Régie des vingt & quatre heures prefje trop les incidens de cette Pièce. La mort du Comte ô* l'arrivée des Maures s'y pouvoient entrefuivre d' auffi près qu 'elles font, parce que cette arrivée efl une fuiprife, qui n'a point de communication, ny de mefures a prendre avec le reste ; mais il n'en va pas ainfi du combat de D. Sanche, dont le Roy étoit le maiflre, 6" pouvoit luy choifir nn autre temps que deux heures après la fuite des Maures. Leur défaite avoit affez fatigué Rodrigue toute la nuit, pour mériter deux ou trois jours de repos, & mefme il y avoit quelque apparence qu'il n'en étoit pas échapé fans bleffures, quoy que je n'en aye rien dit, parce qu'elles n'aur oient fait que nuire a la conclufwn de l'aclion.

Cette me/me Règle preffe aufji trop Ckiméne de demander justice au Roy la féconde fois. Elle l'avoit fait le foir d'auparavant, & n'avoit aucun fujet d'y retourner le lendemain matin, pour en importuner le Roy, dont elle n'avoit encor aucun lieu de fe plaindre, puisqu elle ne poîtvoit encor dire qu'il luy eufl manqué de promeffe. Le Roman luy auroit donné fept ou huit joitrs de patience, avant que de l'en preffer de nouveau ; mais les vingt & quatre heures ne Pont pas permis. Cefl l'incommodité de la Régie, pafpbns a celle de l 'unité de lieu, qui ne m'a pas donné moins de gefne en cette Pièce.

Je l'ay placé dans Séville, bien que D. Fernand n'en aye jamais été le maiflre, & j'ay été obligé à cette falfifi 'cation, pour former quelque vray-femblance a la defcente des Maures, dont l'Armée ne pouvoit venir fi vifle par terre, que par eau. Je ne voudrois pas affeurer toutefois que le flux de la Mer monte effediveiyient jusque la : mais comme dans nojlre Seine il fait encor plus de chemin, qu'il ne luy en faut faire fur le Guadalquivir pour battre les murailles de cette Ville, cela peut fuffire a fonder quelque probabilité parmy nous, pour cetix qui n'ont point été fur le lieu tnefme.

Cette arrivée des Maures ne laiffe pas d'avoir ce défaut que fay ?narqtiè ailleurs, qu'ils fe prefentent d'eux mefmes, fans eflre appelez dans la

Pièce direfîement, ny indireclement, par aucun Acleur du premier Ade. Ils ont plus de justeffe dans l'irrégularité de l'A utheur Espagnol, Rodrigue n' ofant plus fe montrer a la Cour les va combatre fur la frontière, & ainjy le premier Acleur les va chercher, & leur donne place dans le Poème ; au contraire de ce qui arrive icy, où ils femhlent fe venir faire de fefle exprès pour en eflre battus, & luy donner moyen de rendre a fon Roy un fervice d'importance qui luy faffe obtenir fa grâce. C'efl une féconde incommodité de la Régie dans cette Tragédie.

Tout s'y paffe donc da?is Séville, & garde ainfi quelque espèce d'unité de lieu en général, mais le lieu particulier change de Scène en Scène, & tantofl c'ejl le Palais du Roy, tantojl l ' Apartement de l'Infante, tantojl la maifon de Chiméne, & tantofl une rué, ou Place publique. On le détermine aifément pour les Scènes détachées, mais pour celles qui ont leur liaifon enfemble, comme les quatre dernières du premier Ade, il efl malaife d'en choifir un qui convienne a toutes. Le Comte. & D. Diégue fe querellent au for tir du Palais, celafe peut pajfer dans une rué, mais après le foufflet reçeu, D. Diégue ne peut pas demeurer en cette rué a faire fes plaintes , attendant que fon fils furvienne, qu'il ne foit tout auffïtofl environné de Peuple, 6* ne reçoive l'offre de quelq?ies amis. Ainfi il fer oit plus a propos

qu'il je plaignifl aans fa mai/on où le met l'Espagnol, pour laiffer aller fes fentimens en liberté ; mais en ce cas il faudroit délier les Scènes comme il a fait. En l'état où elles font icy, on peut dire qu'il faut quelquefois aider au Théâtre, & fuppléer favorablement ce qui ne peut s'y reprefenter. Deux perfonnes s'y arrêtent pour parler, & quelquefois il faut prefumer qu'ils marchent, ce qu'on ne peut expofer fenfiblement a la veuè, parce qu'ils échaperoient aux yeux avant d'avoir pu dire ce qu'il efl néceffaire qu'ils faffent fçavoir a l'Auditeur. Ainfi par une ficlion de Théâtre, on peut s'imaginer que D. Diégue & le Comte fortant du Palais du Roy, avancent toujours en fe querellant, & foni arrivez devant la maifon de ce premier, lors qu'il reçoit le foufflet, qui l'oblige a y entrer pour y chercher du fecours. Si cette ficlion Poétique ne vous fatisf ait point, laiffons-le dans la Place publique , & difons que le concours du Peuple autour de luy après cette offence, & les offres de fervice que luy font les premiers amis qui s'y rencontrent, font des circonstances que le Roman ne doit pas oublier, mais que ces menues aclions ne fervant de rien a la principale , il n'ejl pas befotn que le Poète s'en embaraffe fur la Scène. Horace l'en dispenfe par ces Vers.

Hoc amet, hoc fpernat promiffi carminis author, Pleraque negligat.

& ailleurs.

Semper ad eventum festinet.

C'efl ce qui m'a fait négliger au troifiême A de de donner à Don Diêgue, pour aide a chercher fou fils, aucun des cinq cens amis qu'il avoit chez luy. Il y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y accompagnoient, & me/me que quelques autres le cherchaient pour luy d'un autre cofilé ; mais ces accompagnemens inutiles de perfonnes qui n'ont rien a dire, puisque celuy qu'ils accompagnent afeul tout l'intérejl a l'aclion, ces fortes d? accompagnemens , dis-je, ont toujours mauvaife grâce au Théâtre, & d'autant plus, que les Comédiens n'employent a ces Perfonnages muets que leurs moucheurs de chandelle, & leurs valets, qui ne fçavent quelle posture tenir.

Les funérailles du Comte étoient encor une chofe fort embaraffante , foit qu'elles fe foient faites avant la fin de la Pièce, foit que le corps aye demeuré en prefence dans fon Hôtel, attendant qu'on y donnafl ordre. Le moindre mot que j'en eufife laififé dire, pour en prendre foin, euft rompu toute la chaleur de l'attention, & remply l'Auditeur d'une fâcheufe idée. J'ay crû plus a propos de les defrober a fon imagination par mon filence, aujjfi-bien que le lieu précis de ces quatre Scènes du premier Acle dont je viens de parler, & je m'aj/èure que cet artifice m'a fi bien réùjfi, que

peu de perjonties ont pris garde a l'un, ny a Vautre, & que la plufpart des Spectateurs laiffant emporter leurs esprits a ce qu'ils ont veu 6° entendu de Pathétique en ce Poème, ne fefont toint avijez de réfléchir fur ces deux confidérations.

J'achève par une remarque fur ce que dit Horace, que ce qu'on expofe a la veuë touche bien plus que ce qu'on n'apprend que par un récit.

C'efî furquoy je me fuis fondé pour faire voir le foufflet que reçoit D. Diégue, & cacher aux veux la mort dxi Comte, afin d'acquérir & conferver à mon premier Acleur l'amitié des Auditeurs, fi néceffaire pour réùjfir au Théâtre. L'indignité d'un affront fait a un vieillard, chargé d'années 6* de vicloires, les jette aifément dans le party de l'offencé, & cette mort qu'on vient dire au Roy tout fimplement, fans aucune narration touchante, n'excite point en eux la commifération qu'y eufl fait naiflre le fpeclacle de fon fang, & ne leur donne aucune averfwn pour ce malheureux Amant, qu'ils ont veu forcé par ce qu'il devoit àjon honneur d'en venir a cette extrémité, malgré Vintèrefl & la tendreffe de jon amour.

j6 EXAMEN

HORACE

C'efi une croyance afifez générale que cette Pièce pourvoit paffer pour la plus belle des miennes, fi les derniers A (fies répondoient aux premiers. Tous veulent que la mort de Camille en gafie la fin, & j'en demeure d'accord : mais je ne fçay fi. tous enfçaventla rai/on. On V attribué commutiément à ce qu'on voit cette mort fur la Scène, ce qui feroit plûtofi la faute de l'Aclrice que la mienne, parce que quand elle voit fon frère mettre l'épêe a la main, la frayeur fi naturelle au féxe luy doit faire prendre la fuite, & recevoir le coup derrière le Théâtre, comme je le marque dans cette impreffwn. D'ailleurs, fi c'efi une Régie de ne le point enfanglanter , elle n'efi pas du temps d'Aristote, qui nous apprend que pour émouvoir puiffamment, il faut de grands déplaifirs, des bleffures, & des morts en Speclacle. Horace ne veut pas que nous y hazardions les événemens trop dénaturez, comme de Médée, qui tué fes enfants, mais je ne voy pas qu'il en faffe une Régie générale pour toutes fortes de morts, ny que l'emportement d'un homme paffionnê pour fa Patrie, contre une

d iiokai.;:.

fœur qui la maudit en fa prejence avec des imprécations horribles, foit de me/me nature que la cruauté de cette mère. Sênéque l ' expofe aux yeux du Peuple en dépit d'Horace, & chez Sophocle Ajax ne je cache point aux Spedateurs lors qu'il fe tué. L'adoucifjement que j'apporte dans le fécond de ces Discours pour rectifier la mort de Clytemnestre ne peut eflre propre icy a celle de Camille. Quand elle s' ' enfer reroit d'eile-mefir.e par defespoir en voyant fon frère l'épêe a la main, ce frère ne laifferoit pas d' eflre criminel de l'avoir tirée contre elle, puisqu'il n'y a point de troiflême perfonne jur le Théâtre a qui il pûfl adreffer le coup qu'elle recevroit, comme peut faire Or este a Aegiste. D'ailleurs l'Histoire efl trop connue, pour retrancher le péril qu'il court d'une mort infâme après l'avoir tuée, & la défence que luy prête fon père pour obtenir fa grâce n'aur oit plus de lieu, s'il demeuroit innocent. Quoy qu'il en foit, voyons fi cette aclion n'a pu caujer la cheute de ce Poème qtie par Fa, &/? elle n'a point d'autre irrégularité que de bleffer les yeux.

Cotnme je n'ay point accoutumé de diffîmuler mes défauts, j'en trouve icy deux ou trois affez confidérables. Le premier efl, que cette aclion qui devie7it la principale de la Pièce, efl momentanée, & n'a point cette juste grandeur que luy demande Aristote, & qui confiste en un commen-

cernent, un milieu, & une fin. Elle fur prend tout d'un coup, & toute la préparation que j'y ay donnée par la peinture de la vertu farouche d'Horace, & par la défence qu'il fait àfafœur de regretter qui que ce foit, de luy ou de fon Amant, qui meure au combat, n'efl point fuffl-

fante pour faire attendre un emportement fi extraordinaire, & fervir de commencement a cette aclion.

Le fécond défaut efl, que cette mort fait tine aclion double par le fécond péril où tombe Horace après eflre forty du premier. L'imité de péril d'un Héros dans la Tragédie fait V unité d' aclion , & quand il en efl garanty, la Pièce efl finie, fi ce n'efl que la f ortie mefme de ce péril l'engage

fi néceffairement dans un autre, que la liaifon & la continuité des deux n en faffe qu'une action : ce qui n'arrive point icy , où Horace revient triomphant fans aucun befoin de tuer fa

fœur, ny mefme de parler a elle, & l 'aclion feroit

fuffif animent terminée a fa vicloire. Cette cheute d'un péril en l'autre fans ?iéceffité fait icy un effet d'autant plus mauvais, que d'un péril

public, où il y va de tout l'Etat, il tombe en un

péril particulier, où il n'y va que de fa vie ; & pour dire encor plus, d'un péril illustre, où il ne peut fuccomber que glorieufement, en un

péril infâme, dont il ne peut fortir fans tache. Ajoutez pour troifiéme imperfedion, que Camille

D HORACE. 79

qui ne tient que le fécond rang dans les trois premiers Ades, & y laiffe l s premier à Sabine, prend le premier en ces deux derniers, où cette Sabine n'eft plus confidérable, cV qu'ainft s'il y a égalité dans les Mœurs, il n'y en a point dans la dignité des Perfonnages, où fe doit étendre ce Précepte d' Horace,

fervetur ad imum Qualis ab incepto procèdent, & fibi constet.

Ce défaut en Rodelinde a été une des principales caufes du mauvais fuc ce s de Pertharite, cV je n'ay point encor veu fur nos Théâtres cette inégalité de rang en un mefme Acleur, qui n'aye produit un tres-méchant effet. Il feroit bon d' en établir une Régie inviolable.

Du coflé du temps l'aclion n'efl point trop preffée, & n'a rien qui ne me femble vrayfemblable. Pour le lieu, bien que l'unité y foit éxade, elle n'efl pas fans quelque contrainte. Il efl constant qu'Horace cV Curiace n'ont point de raifon de fe féparer du reste de la famille pour commencer le fécond A de, cV c'eft une adreffe de Théâtre de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner de bonnes. L'attachement de l' Auditeur a l'aclion prefente fouvent ne luy permet pas de défendre à l'examen fevére de cette justeffe, & ce n'efl pas un crime que de s'en pré-

8o EXAMEN

valoir pour l'éblouir, quand il efl malai/é de le fatisfaire.

Le perfonnage de Sabine efl affez heureufement inventé, & trouve fa vray-femb lance aifée dans le rapport a V Histoire, qui marque affez d'amitié & d'égalité entre les deux familles , pour avoir pu faire cette double alliance.

Elle ne fer t pas davantage a rac7ion,que l' Infante a celle du Cid, & ne fait que fe laiffer toucher diverfement comme elle a la diverfité des événemens. Neantrnoins on a généralement approuvé celle-cy, 6* condamné l'autre; j'en ay cherché la raifon, & j'en ay trouvé deux. L'une efl la liai/on des Scènes, qui femble, s'il m' efl permis de parler aitifi, incorporer Sabine dans cette Pièce, au lieu que dans le Cid toutes celles de l'Infante font détachées, & paroiffent hors œuvre ;

Tantum ferics jun&uraque pollet.

L'autre, qu'ayant une fois pofé Sabine pour femme d'Horace, il efl néceffaire que tous les incidens de ce Poème luy donnent les fentimens qu'elle en témoigne avoir, par l'obligation qu'elle a de prendre intêrefl a ce qui regarde f on mary & fes frères : mais l'Lnfante n'efl point obligée d'en prendre aucun en ce qui touche le Cid, & fi elle a quelque inclination fecréte pour luy,

d'hokace. t>i

il riejl point befoin quelle en faffe rien paroifire, puisqu'elle ne produit aucun effet.

L'Oracle qui ejl propofé au premier Ade trouve fou vray fens a la conclu/ion du cinquième. Ilfemble clair d'abord, & porte l'imagination a un fens contraire, & je les aimerois mieux de cette forte fur nos Théâtres, que ceux qu on fait entièrement obscurs ; parce que la furprife de leur véritable effet en efl plus belle. J'en ay ufé ainfi encor dans l'Andromède & dans l'Oedipe. Je ne dis pas la mefme chofe des fonges, qui peuvent faire encor un grand ornement dans la Protafe, pourveu qu'on ne s'en ferve pas fouvent. Je voudrois qu'ils euffent l'idée de la fin véritable de la Pièce, mais avec quelque confufion, qui n'en permifl pas l'intelligence entière. C'efl aiufi que je m'en fuis fervy deux fois, icy, & dans Polyeude, mais avec plus d'éclat & d'artifice dans ce dernier Poème, où il marque toutes les particularité z de l'événement, qu'en celuy-cy où il ne fait qu'exprimer une ébauche tout a fait informe de ce qui doit arriver de funeste.

Il paffe pour constant que le fécond Ade efl un des plus pathétiques qui foient fur la Scène, & le troifiéme un des plus artificieux. Il efl foutenu de la feule narration de la moitié du combat des trois frères qui efl coupée tr es-heur eujement pour laiffer Horace le père dans la colère & le déplaifir, & lu\> donner en fuite un beau retour

a la joye dans le quatrième. Il a été a propos pour le jetter dans cette erreur, de fe fërvir de l'impatience d'une femme, qui fuit brusquement ;a première idée, & prefume le combat achevé, parce qu'elle a veu deux des Horaces par terre, 6* le troifiéme en fuite. Un homme, qui doit eflre plus pofé & plus judicieux, n'euft pas eflé propre a donner cette fauffe alarme. Il eufl dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus de certitude de l'événement, & n' eufl pas été excufable de fe laiffer emporter fi légèrement par les apparences, à pref umer le mauvais fucces d'un combat, dont il n' eufl pas veu la fin.

Bien que le Roy n'y paroifife qu'au cinquième, il y efl mieux dans fa Dignité que dans le Cid, parce qu'il a intêr efl pour tout fon Etat dans le reste de la Pièce, & bien qu'il n'y parle point, il ne laifje pas d'y agir comme Roy. Il vient auffi dans ce cinquième comme Roy, qui veut honorer par cette vifiite un père dont les fils luy ont confervé fa Couronne, & acquis celle d'Albe au prix de leur fang. S'il y fait l'office de juge, ce n'efl que par accident, & il le fait dans ce logis mefme d'Horace, par la feule contrainte qu'impofe la Régie de l'unité de lieu. Tout ce cinquième efl encor une des caujes du peu de fatisfadion que laifife cette Tragédie : il efl tout en plaidoyez, & ce n'efl pas la la place des harangues, ny des longs discours. Ils peuvent

d'horace. 83

ejlre /apportez en un commencement de Pièce où l action n'efi pas encor échauffée : mais le cinquième Ade doit plus agir que discourir. L'attention de l'Auditeur déjà laffée fe rebute de ces conclu fions qui traifnent, & tirent la fin en longueur.

Quelques-uns ne veulent pas que Valére y foit un digne accufateur d'Horace, parce qtie dans la Pièce il n a pas fait voir affez de paffion pour Camille : a quoy je répons, que ce n'efi pas a dire qu'il n'en euft une tres-forie, mais qu'un Amant mal voulu ne pouvoit fe montrer de bonne grâce à fa Maîtreffe, dans le jour qui la rejoignoit a un Amant aimé. Ll n'y avoit point de place pour luy au premier Ade, & encor moins au fécond ; il falloit qu'il tinfl fon rang à l'Armée pendant le troifiéme, à" il je montre au quatrième, fi tofi que la mort de fon Rival fait quelque ouverture a fon espérance. Il tafche à gagner les bonnes grâces du père, par la commifflon qu'il prend du Roy de luy apporter les glorieufes Nouvelles de l'honneur que ce Prince luy veut faire, er par occafion il luy apprend la vidoire de fon fils qu'il ignoroit. Il ne manque pas d'amour durant les trois premiers Acles, mais d'un temps propre a le témoigner ; & dès la première Scène de la Pièce il paroit bien qu'il rendoit affez de foins a Camille, puisque Sabine s'en alarme pour fon frère. S'il ne prend pas le

EXAMEN D HORAC1-

procédé de France, il faut confidérer qu'il efl Romain, & dans Rome, où il n'auroit pu entreprendre un duel contre un autre Romain fans faire un crime d' Etat, & que j'en aurois fait un de Théâtre, fi j'avois habillé un Romain a la Françoife.

EXAMEN DE CINXA. 8$

CINNA

Ce Poème a tant d'illustres fuffrages, qui luy donnent le premier rang parmy les miens, que je vie ferais trop d'importants ennemis ,fi j'en difots du mal. Je ne le fuis pas affez de moy-mefme pour chercher des défauts où ils n'en ont point voulu voir, & accufer le jugement qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'Us m'en ont donnée. Cette approbation fi forte & fi générale vient fans doute de ce que la vray-femblance s'y trouve fi heureufement confervée aux endroits où la vérité luv manque, qu'il n'a jamais befoin de recourir au néceffaire. Rien n'y contredit l'Histoire, bien que beaucoup de chofes y foient ajoutées; rien n'y efi violenté par les incommoditez de la reprefentation, ny par l'unité de jour, ny par celle de lieu.

Il efi vray qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu particulier. La moitié de la Pièce fe paffe chez Aemilie, & l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurais été ridicule fi j'avais prétendu que cet Empereur délibérafi avec Maxime & Cinna, s'il quitterait l'Empire, ou non, précifément dans

la me/me place, où ce dernier vient de rendre conte à Aemilie de la conspiration qu'il a formée contre luy. C'efi ce qui m'a fait rompre la liaifon des Scènes au quatrième Ade, n'ayant pu me réjoudre a faire que Maxime vinfl donner l'alarme a Aemilie de la conjuration découverte, au lieu mefme où Auguste en venoit de recevoir l'avis par fou ordre, & dont il ne faifoit que de fortir avec tant d'inquiétude & d'irréfolution. C'eufl été une impudence extraordinaire, & tout à fait hors du vray-femblable, de fe prefenter dansfon cabinet un moment après qu'il luy avoit fait révéler le fecret de cette entreprife, & porter la nouvelle de fa fauffe mort. Bien loin de pouvoir furprendre A emilie par la peur de fe voir arrêtée, c'eufl été fe faire arrêter luy -mefme, & fe précipiter dans un obstacle invincible au deffein qu'il vouloit exécuter. Aemilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la referve du cinquième Acle : mais cela n'empefche pas qu'a confidêrer tout le Poème enfemble, il n'aye fon unité de lieu, puisque tout s'y peut paffer, non feulement dans Rome, ou dans un quartier de Rome, mais dans le feul Palais d'Auguste, pourveu que vous y vouliez donner un Apartet?ient à Aemilie, qui foit éloigné du fien.

Le conte que China luy rend de fa conspiration justifie ce que j'ay dit ailleurs, que pour faire foujfrir utie Narration ornée, il faut que celuy

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qui la fait, 6" celuv qui l'écoute, ayent l'esprit affez tranquille, & s'y plaifent affez pour luy prêter toute la patience qui luy efi néce/faire. Aemilie a de la joye d' apprendre de la bouche de /on Amant avec quelle chaleur il a fuivy fes intentions, & Cinna n'en a pas moins de luy pouvoir donner de fi belles espérances de l'effet qu'elle en fouhaite. C'efi pour quoy, quelque longue que /oit cette Narration /ans interruption aucune, elle 11 ennuyé point ; les ornemens de Rhétorique dont J'ay ta/ché de l'enrichir ne la font point condamner de trop d' artifice, & la diverfité de fis figures ne /ait point regretter le temps que j'y perds ; mais fi j'avois attendu a la commencer qit Evandre eufi troublé ces deux Amants par la Nouvelle qu'il leur apporte, Cinna eufi été obligé de s'en taire, ou de la conclure en fix Vers, 6* Aemilie n'en eufi pu /apporter davantage.

Comme les Vers d' Horace ont quelque cho/e de plus net & de moins guindé pour les penfées que ceux du Cid, on peut dire que ceux de cette Pièce ont quelque chofe de plus achevé que ceux d' Horace, & qu'enfin la facilité de concevoir le Sujet, qui n'efi ny trop chargé d'incidens, ny trop embaraffé des récits de ce qui s'efi paffé avant le commencement de la Pièce, efi une des cau/es fans doute de la grande approbation qu'il a reçeuê. L'Auditeur aime à s'abandonner à l'aclion présente, & à n'efire point obligé pour l'inteili-

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