‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 3 sur 254 · EXAMEN DE CINNA · texte numérisé non relu

EXAMEN DE CINNA

gence de ce qu'il voit, de réfléchir fur ce qu'il a déjà veu, £r de fixer fa mémoire fur les premiers Aétes, cependant que les derniers font devant fes yeux. C'efl l incommodité des Pièces embarafjées , qu'en termes de l'Art on nomme implexes, par un mot emprunté du Latin, telles que font Ro~ dogune & Héraclius. Elle ne fe rencontre pas dans les Simples, mais comme celles-là ont fans doute befoin de plus d'esprit pour les imaginer, & de plus d'Art pour les conduire, celles-cy , n'ayant pas le mefme fecours du coflé du Sujet, demandent plus de force de Vers, de raifonnement, £r de fentimens, pour les foûtenir.

BXAMEN DE POLTBUCTE. 89

POLYEUCTE

Ce Martyre efl rapporté par Surins fur le neufiêtne de Janvier . Polyeucte vivait en l'année 2)0. fous l'Empereur Décius, il étoit Arménien , amy de Nêarque, & Gendre de Félix, qui avoit la commifjfion de l Empereur pour faire exécuter fes Edits contre les Chrétiens. Cet amy l'ayant réfolu a fe faire Chrétien, il déchira ces Edits qu'on publioit, arracha les Idoles des mains de ceux qui les portoient fur les Autels pour les adorer, les brifa contre terre, refista aux larmes de fa femme Pauline, que Félix employa auprès de luy pour le ramener a leur culte, & perdit la vie par l'ordre de fon beau-pére, jans autre Baptefme que celuy de fon fang. Voila ce que m'a prêté l'Histoire ; le reste efl de mon invention.

Pour donner plus de dignité a l'acJion, j'ay fart Félix Gouverneur d'Arménie, & ay pratiqué un facrifice public afin de rendre l'occafion plus illustre, & donner un prétexte à Sévère de venir en cette Province, fans faire éclater fon amour, avant qu'il en eufl l'aveu de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos Héros dans une médiocre

ÇO EXAMEN

bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne trouveront pas icy leur conte, puisque celle de Polyeucle va jusqu'à la Sainteté, & n'a aucun me/lange de foibleffe. J'en ay déjà parlé ailleurs, & pour confirmer ce que j'en ay dit par quelques authoritez, j' ajouter ay icy que Min t uni us dans fon Traité du Poète agite cette question, fi la Paffion de Jefus-Chrift & les Martyres des Saints doivent eftre exclus du Théâtre à caufe qu'ils paflfent cette médiocre bonté, & réfout en ma faveur. Le célèbre Heinfius, qui non feulement a traduit la Poétique de noflre Philofophe, mais a fait un Traité de la constitution de la Tragédie félon fa penfée , nous en a donné une fur le Martyre des Innocens. L'illustre Grotius a mis fur la Scène la Pajf.on mefme de Jefus- Chrijl, & l'Histoire de Jofeph ; & le fçavant Buchanan a fait la mefme chofe de celle de Jeùhté, & de la mort de S. Jean Baptiste. C'efil jur ces exemples que j' ay hazardé ce Poème, où je me fuis donné des licences qu'ils n'ont pas prifes, de changer l 'Histoire en quelque chofe, & d'y méfier des Epifodes d'invention. Auffi m' étoit-il plus permis fur cette matière, qu'a eux fur celle qu'ils ont choifie. Nous ne devons qu'une croyance pieufe a la vie des Saints, & nous avons le mefme droit fur ce que nous en tirons pour le porter fur le Théâtre, que fur ce que nous empruntons des autres Histoires. Mais nous devons

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