‹ Théâtre de P. CorneilleChapitre 238 sur 254 · FELIX, ALBIN, CLEON · texte numérisé non relu

FELIX, ALBIN, CLEON

FELIX

Albin, as-tu bien veu la fourbe de Sévère? As-tu bien veu fa haine, & vois-tu ma mifére?

ALBIN

Je n'ay veu rien en luy qu'un rival généreux, Et ne voy rien en vous qu'un père rigoureux.

Que tu discernes mal le cœur d'avec la mine! Dans l'ame il hait Félix, & dédaigne Pauline, Et s'il l'aima jadis, il estime aujourd'huy Les restes d'un rival trop indignes de luy. Il parle en fa faveur, il me prie, il menace, Et me perdra, dit-il, fi je ne luy fais grâce, Tranchant du généreux il croit m'épouvanter; L'artifice eft trop lourd pour ne pas l'éventer. Je fçay des gens de Cour quelle eft la Politique, J'en connoy mieux que luy la plus fine pratique

C'eft en vain qu'il tempefte, & feint d'eftre en fureur, Je voy ce qu'il prétend auprès de l'Empereur, De ce qu'il me demande il m'y feroit un crime, Epargnant fon rival je ferois fa victime, Et s'il avoit affaire à quelque mal-adroit, Le piège eft bien tendu, fans doute il le perdroit : Mais un vieux Courtifan eft un peu moins crédule, Il voit quand on le joue, & quand on diffimule, Et moy, j'en ay tant veu de toutes les façons, Qu'à luy-mefme au befoin j'en ferois des leçons.

ALBIN

Dieux ! que vous vous gefnez par cette défiance !

FELIX

Pour fubfister en Cour c'eft la haute fcience.

Quand un homme une fois a droit de nous haïr,

Nous devons prefumer qu'il cherche à nous trahir,

Toute fon amitié nous doit eftre fuspecte :

Si Polyeucte enfin n'abandonne fa fecte,

Quoy que fon protecteur ait pour luy dans l'esprit,

Je fuivray hautement l'ordre qui m'eft prescrit.

ALBIN

Grâce, grâce, Seigneur, que Pauline l'obtienne.

FELIX

Celle de l'Empereur ne fuivroit pas la mienne,

Et loin de le tirer de ce pas dangereux

Ma bonté ne feroit que nous perdre tous deux.

448 POLYEUCTE

Mais Sévère promet...

Albin, je m'en défie, Et connoy mieux que luy la haine de Décie, En faveur des Chrétiens s'il choquoit fon cou roux, Luy-mefme affeurément fe perdroit avec nous.

Je veux tenter pourtant encor une autre voye, Amenez Polyeudle, & fi je le renvoyé, S'il demeure infenfible à ce dernier effort, Au fortir de ce lieu qu'on luy donne la mort.

ALBIN

Voftre ordre eft rigoureux.

Il faut que je le fuive Si je veux empefcher qu'un defordre n'arrive. Je voy le Peuple émeu pour prendre fon party, Et toy-mefme tantoft tu m'en as adverty. Dans ce zélé pour luy qu'il fait déjà paroiftre, Je ne fçay fi long-temps j'en pourrais eftre maiftre: Peut-eftre dés demain, dès la nuit, dès ce foir, J'en verrais des effets que je ne veux pas voir, Et Sévère auffi-toft courant à fa vengeance M'iroit calomnier de quelque intelligence. Il faut rompre ce coup qui me feroit fatal.

ALBIX.

Que tant de prévoyance eft un étrange mal !

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